Le Maroc, entre deux vitesses… Quand l’État dépasse son élite

Le Maroc traverse aujourd’hui une période délicate de son histoire politique et sociale, marquée par un contraste flagrant entre le dynamisme de l’État et la lenteur de ses élites. Si la monarchie avance à pas sûrs vers la modernisation du projet sociétal et la construction d’un modèle de développement renouvelé, les élites politiques, culturelles et médiatiques, elles, restent prisonnières de modes de pensée traditionnels et sont incapables de suivre les profondes mutations que connaît la société marocaine.

Cette fracture, évoquée par le Roi Mohammed VI dans son discours du Trône de 2025, lorsqu’il a souligné que « le Maroc avance à deux vitesses » , n’est pas seulement une question administrative ou technique, mais une crise de la vision et de la pratique qui jette une ombre sur la politique, l’économie, la culture et les valeurs sociales.

Cette déclaration royale résume bien l’essentiel du problème, car elle exprime l’écart grandissant entre une institution royale qui a su se renouveler dans sa pensée et ses initiatives, et une élite politique et culturelle qui hésite ou refuse de jouer son rôle historique. C’est un moment de prise de conscience collective de la nécessité de redéfinir le rôle de l’élite dans un Maroc qui aspire au progrès, à la justice et à l’efficacité.

Au cours des dernières décennies, l’élite politique portait un projet de réforme et de changement social. Aujourd’hui, ces ambitions se sont amenuisées, remplacées par un « réalisme » empreint d’attentisme qui consiste essentiellement à capter les signaux officiels et à y réagir très lentement. Même les forces démocratiques qui étaient à l’avant-garde du changement ont été dépassées par la nouvelle culture numérique de la société. Les élites de la gauche traditionnelle se concentrent désormais sur la représentation au sein des institutions plutôt que sur la pratique démocratique effective, tandis que le rêve de la nouvelle gauche s’est évanoui dans les querelles, les divisions et les ambitions personnelles.

En revanche, l’institution royale a surpassé ces élites par son audace à soulever des questions, à traiter des problèmes et à ouvrir de nouvelles perspectives, libérée des contraintes de l’alignement partisan à droite ou à gauche.

Mais ce qui entrave profondément le développement et la démocratie, c’est la corruption institutionnalisée, qui étouffe les chances de progrès et transforme les institutions en butin. Certains responsables commencent par de la « petite » corruption, puis gravitent les échelons jusqu’à devenir de grands corrupteurs — alors qu’en réalité, ils restent petits en termes de sens et de valeur, quelle que soit leur position —, tandis que le principe de responsabilité, malgré la clarté du texte constitutionnel, reste dans de nombreux cas inappliqué, comme si la responsabilité était une option secondaire et non une nécessité absolue.

La confiance dans les élites s’est effondrée, comme l’a indiqué le parlementaire Abdelrahim Bouaida. Ces élites, qui ont échoué pendant des décennies à apporter le changement, sont désormais un obstacle à celui-ci. Elles persistent à revenir sur le devant de la scène avec les mêmes mentalités et les mêmes approches. Lorsque l’éducation s’affaiblit, que l’université décline, que les médias indépendants sont soumis à des restrictions, que la famille s’effondre et que l’opportunisme domine les partis politiques, le pays ne peut produire qu’une élite politiquement et moralement ruinée.

Quant aux élites intellectuelles, elles sont aujourd’hui repliées sur elles-mêmes, observant la société depuis leur tour d’ivoire au lieu de l’éclairer et de lui tracer la voie de la réforme et du changement. Quant aux élites médiatiques, qui étaient censées contribuer à encadrer le débat public, à dynamiser le dialogue sociétal pluraliste et à renforcer le processus démocratique, elles ont échoué dès leur première épreuve d’autogestion, sans parler de leur contribution au changement démocratique.

Aujourd’hui, nous avons besoin d’une « élite productive » qui utilise sa position pour créer de la valeur politique, économique, sociale et culturelle et qui profite à la société grâce à l’innovation, à la créativité et à la proposition de solutions, plutôt qu’une « élite rentière » qui profite de privilèges et monopolise les ressources par la corruption, sans rien produire ni créer pour le pays.

Auparavant, comme le souligne le professeur Abdellatif Akhnouch, l’État traitait ses élites selon une logique de « système de récompenses et de privilèges » , ce qui se justifiait dans le contexte de la crise de légitimité qui prévalait alors. Mais ce système est aujourd’hui en déclin. Cependant, certaines élites n’ont pas abandonné leur mentalité de rente et ont eu recours à d’autres méthodes pour épuiser les ressources, passant ainsi d’un bras censé être actif et proactif à un fardeau qui pèse sur l’État. Nous nous retrouvons ainsi face à une crise de la production d’élites capables de suivre les évolutions et les défis de la société : des élites influentes dans la prise de décision, qui produisent plus qu’elles ne consomment, imprégnées d’un esprit civique et mettant l’intérêt du pays au-dessus de toute autre considération.

Ce qui caractérise ces élites, c’est leur narcissisme, leur égoïsme, leur détachement de la société, leur vision floue, leur improvisation et leurs réactions impulsives… Avec l’absence de compétences, la politique et l’administration deviennent des domaines gérés par des personnes qui manquent de formation, d’expérience et de clairvoyance, ce qui aggrave le manque d’efficacité dans le travail collectif et entraîne une lenteur dans la prise de décisions et une faible réactivité face aux changements.

En revanche, l’État se montre parfois plus progressiste et démocratique, notamment dans son approche de questions telles que l’égalité entre les hommes et les femmes, la justice transitionnelle, la diversité culturelle et linguistique, le développement humain, les droits et les libertés. Cette situation paradoxale met en évidence le fait que le projet sociétal existe au niveau de l’État, mais qu’il ne trouve pas chez les élites un véritable partenaire pour le mettre en œuvre.

Les expériences internationales confirment que la véritable renaissance ne peut se réaliser qu’avec des élites et des dirigeants proches de leur peuple, alliant compétence et intégrité, dotés d’une vision claire et capables d’analyser la réalité pour y réagir avec intelligence et responsabilité. Cette règle s’applique à toutes les nations et le Maroc ne fera pas exception : sans élites de ce type, tout projet de développement ou de réforme démocratique restera sans effet, aussi bien conçu soit-il.

Il ne s’agit pas seulement de moderniser les partis politiques ou de modifier les lois, mais de provoquer une révolution tranquille dans les esprits, les cœurs et les comportements, afin de redonner aux élites leur rôle naturel et de rétablir la confiance de la société dans ses dirigeants et dans les institutions du pays. C’est alors seulement que le Maroc pourra passer d’une marche à deux vitesses à une avancée régulière et constante vers l’avenir.

Il est désormais évident que le plus grand défi auquel le Maroc est confronté ne réside pas dans l’absence de projets ou de visions stratégiques, mais dans la faiblesse des élites censées servir de pont entre l’État et la société. Lorsque l’État dépasse ses élites, la disparité de vitesse devient le signe d’un dysfonctionnement structurel du système de gouvernance et de réflexion.

Le véritable enjeu est donc de former une nouvelle élite qualifiée, créative, proche des réalités quotidiennes des citoyens et capable de traduire les grandes orientations politiques en actions concrètes au sein des institutions.

Je pense que cela ne pourra se faire qu’à travers une révolution tranquille des valeurs et des mentalités, qui redonnera toute leur place à la compétence, à l’intégrité et à l’engagement, et fera du service à la patrie une fin en soi et non un moyen. C’est alors seulement que le Maroc pourra avancer d’un même pas, à un rythme uniforme, vers l’avenir que méritent ses citoyens.

*Chercheur universitaire

Source de l’article : Hespress Français – Actualités du Maroc