Partis enracinés face aux partis de circonstance : Distinguer la constance de l’opportunisme
Mohamed Assouali
Comparer n’est jamais un acte innocent. Lorsqu’elle est privée de ses conditions méthodologiques, la comparaison cesse d’être un outil d’analyse pour devenir un facteur de confusion. En politique plus encore qu’ailleurs, l’absence de critères ne produit ni clarification ni débat, mais une perte de sens et une altération profonde des repères. C’est dans ce glissement, de l’analyse vers la tendance à tout mettre en scène, que se jouent aujourd’hui nombre de dérives du débat public, où des trajectoires hétérogènes sont artificiellement rapprochées au mépris de l’histoire, de l’organisation et des référentiels idéologiques.
La comparaison, pour être pertinente, suppose l’existence d’éléments objectivement comparables et de critères clairement établis. Ce principe, universellement reconnu dans la recherche scientifique, s’impose avec la même rigueur dans le champ politique. Lorsque ces conditions font défaut, la comparaison ne produit pas de compréhension, mais participe à la dégradation du sens politique, en réduisant l’action partisane — fondée sur l’engagement, l’accumulation et la légitimité — à une simple scène de confrontation superficielle, dominée par la logique de l’amalgame et de la disqualification.
L’appartenance partisane : Une construction militante ou une adhésion fonctionnelle
Dans les partis démocratiques, l’appartenance ne relève ni juste d’un simple acte d’adhésion ni d’une volonté d’occuper une fonction élective ponctuelle. Elle s’inscrit dans un parcours de longue durée, façonné par la socialisation politique, l’engagement précoce au sein des organisations de jeunesse, l’expérience universitaire et l’action de terrain.
Cette trajectoire militante se construit à travers le débat idéologique, la confrontation interne et l’acceptation du coût de l’engagement, notamment dans les périodes de recul, de marginalisation ou de pression politique. Elle forge une culture commune, une mémoire collective et une cohérence doctrinale qui donnent au parti sa profondeur historique et sa crédibilité sociale.
A l’inverse, s’est développé un autre modèle d’appartenance partisane, vidé de toute consistance militante. Un engagement dicté par la fonction plus que par le projet, par l’accès aux leviers du pouvoir plutôt que par l’enracinement social. Ce modèle ne produit pas de responsables politiques au sens plein, mais des gestionnaires conjoncturels de structures partisanes sans ancrage réel, mobilisées comme instruments au service d’intérêts déjà constitués.
Il ne s’agit donc pas d’une différence de style ou de méthode, mais d’une divergence de nature politique : le parti comme espace de formation, de transmission et de lutte démocratique, face au parti conçu comme simple outil de gestion et/ou d’émancipation économique et sociale.
La légitimité organisationnelle : La démocratie interne comme ligne de fracture
Dans les partis enracinés, la légitimité ne se décrète pas ; elle se construit progressivement, de bas en haut. Les congrès locaux et régionaux, les organisations de jeunesse et de femmes, les structures professionnelles et parallèles constituent des espaces réels de délibération collective, de reddition des comptes et de renouvellement stratégique.
Lorsque la base choisit de reconduire une direction, elle le fait à partir d’une lecture politique de la conjoncture et d’une évaluation des besoins de continuité du projet. La direction devient alors l’expression d’un choix collectif assumé, et non le produit d’un arrangement fermé ou d’une décision imposée par le sommet.
Dans les partis enracinés,
la légitimité ne se décrète pas ;
elle se construit progressivement,
de bas en haut
A l’opposé, dans les partis de circonstance, les mécanismes démocratiques internes sont affaiblis, le débat neutralisé et l’alternance vidée de sa substance. Le parti est gouverné selon une logique de contrôle, de loyauté vers des personnes, et non vers une ligne directrice du parti, et encore moins de participation effective dans l’explication du projet de société du parti qu’ils sont censés défendre. Dans ces conditions, invoquer la démocratie interne relève davantage de la rhétorique que de la réalité.
La démocratie ne saurait être fragmentée : un parti incapable d’organiser le pluralisme et la contradiction en son sein ne peut prétendre les incarner à l’échelle nationale.
Le leadership en période de crise : Responsabilité historique ou gestion du pouvoir
Le leadership politique ne se mesure pas dans les phases de succès, mais dans les moments de rupture. Lorsque les résultats déclinent, que la confiance s’érode et que les tentatives de déstabilisation se multiplient, diriger devient un acte de responsabilité historique.
Dans les partis de circonstance,
les mécanismes démocratiques internes sont affaiblis,
le débat neutralisé et l’alternance vidée de sa substance
Dans ces contextes critiques, la mission de la direction n’est pas de rechercher l’adhésion facile ou l’effet médiatique, mais de préserver l’unité organisationnelle, d’enrayer les dynamiques de désagrégation interne, de reconstruire les structures et de réinvestir durablement le terrain politique et social.
La continuité, dans de telles circonstances, ne saurait être assimilée à l’immobilisme. Elle peut constituer une condition nécessaire à la sauvegarde du projet politique lorsque les alternatives sont encore insuffisamment structurées ou incapables d’assumer les exigences du moment.
Les expériences partisanes comparées montrent que l’alternance démocratique n’est pas un rituel mécanique, mais un processus lié au degré de maturité organisationnelle. La démocratie ne se réduit pas au changement de visages, mais repose sur la solidité des règles, la clarté du projet et l’adéquation entre le leadership et les contraintes historiques.
A l’inverse, la gestion d’une crise depuis une position de pouvoir, sans ancrage social réel ni légitimité organisationnelle interne, accentue la distance avec la société et transforme le parti en simple structure administrative, incapable de porter une dynamique de changement.
Défendre les critères pour sauver la politique
Comparer sans critères, c’est renoncer à comprendre. Assimiler des trajectoires dissemblables, c’est affaiblir l’analyse. Réduire la politique à une mise en scène, c’est la priver de sa vocation démocratique.
La véritable confrontation ne se joue ni dans le vacarme numérique ni dans les polémiques éphémères, mais dans la défense de principes clairs : l’ancrage militant, la légitimité organisationnelle, la démocratie interne et la cohérence idéologique.
Défendre aujourd’hui ces critères n’a rien d’un exercice de loyauté personnelle ni d’une posture défensive. C’est un acte de résistance politique face à une entreprise de banalisation qui cherche à réduire la politique à une opération de communication ou à une simple gestion technocratique du pouvoir.
Sans ancrage militant réel, sans légitimité organisationnelle construite et sans démocratie interne effective, il n’existe ni leadership crédible ni projet collectif digne de ce nom. Abandonner ces exigences, c’est accepter la dépolitisation du débat public et la confiscation du choix démocratique. Les préserver, au contraire, c’est réaffirmer que la politique reste un combat pour le sens, la responsabilité et l’avenir, et non une caricature au service de rapports de force sans vision.
Par Mohamed Assouali
Secrétaire provincial de l’USFP – Tétouan
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Source de l’article : LIBE.MA



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