Normes d’efficacité énergétique : le Maroc parmi les locomotives
La publication d’un récent rapport de l’Agence internationale pour les énergies renouvelables (IRENA) offre une cartographie précieuse des leviers d’action pour une transition énergétique juste et efficace. En tant qu’acteur majeur africain et méditerranéen, le Maroc y apparaît comme un laboratoire dynamique d’innovations systémiques. Zoom sur les enseignements concrets et les implications stratégiques pour l’ensemble des parties prenantes économiques nationales.
Hydrogène vert, appels d’offres, prévision EnR, électroménager efficace, véhicules électriques… Pas moins de six domaines où le Maroc est cité en exemple par l’Agence internationale pour les énergiesrenouvelables (IRENA).
En effet, le récente rapport « Paysage de l’innovation pour le développement durable alimenté par les énergies renouvelables » , de l’IRENA, dresse un constat à la fois universel et impératif : la transition énergétique a dépassé le stade du choix technologique. Elle est désormais un projet de société systémique, où l’innovation doit conjuguer technologie, modèle économique, régulation et inclusion pour créer de la résilience et du développement local.
Comme le souligne Francesco La Camera, directeur-général de l’IRENA, « la transition énergétique représente une opportunité de fournir une énergie fiable et abordable pour tous, tout en créant des emplois locaux, en bâtissant des communautés en meilleure santé et en stimulant le développement durable » .
Le rapport insiste sur un principe fondamental : « l’innovation est systémique » . Francesco La Camera souligne que « la transformation se produit lorsque l’innovation technologique est tissée avec l’innovation en matière de politique, de réglementation, de conception du marché, d’exploitation et de planification du système, et de modèles commerciaux » . Une vision systémique cruciale pour le Maroc, confrontée à la double exigence d’intégrer massivement les énergies renouvelables tout en élargissant l’accès et en stimulant un développement économique inclusif.
Le rapport rejette les solutions universelles insistant sur le fait qu’ « une solution unique pour tous pour l’avenir des systèmes énergétiques n’existe pas » . Mieux, la pertinence des innovations dépend du contexte technique, économique et socioculturel local.
Le Maroc dans le paysage de l’innovation
L’analyse du rapport révèle un positionnement stratégique cohérent du Maroc sur plusieurs fronts clés identifiés par l’IRENA, avec des implications concrètes pour les acteurs économiques.
Premièrement, dans le domaine de l’hydrogène vert, le Maroc affirme une ambition géopolitique et économique en tant que membre fondateur de l’Alliance africaine pour l’hydrogène vert (AGHA). Cette démarche collective vise à structurer les politiques publiques, les financements et les certifications nécessaires pour développer une filière tournée vers l’exportation et la consommation domestique. Concrètement, cela transforme le potentiel solaire et éolien exceptionnel du pays en un actif géoéconomique stratégique, visant à en faire un exportateur majeur de vecteurs énergétiques décarbonés (ammoniac, e-carburants) et le siège d’industries locales à forte valeur ajoutée, comme l’acier vert.
Pour les acteurs, cette orientation impose une reconversion stratégique majeure. Les industriels des secteurs chimique, sidérurgique ou des engrais doivent anticiper l’hydrogène vert comme une nouvelle matière première, nécessitant des investissements en R&D et en adaptation des procédés.
Pour les investisseurs, cela ouvre un champ d’opportunités massif mais encore risqué, exigeant des cadres réglementaires stables et des mécanismes innovants de partage des risques, en ligne avec la priorité stratégique de l’IRENA sur la réforme de l’architecture financière.
Enfin, cette ambition crée un impératif urgent de développement des compétences locales (ingénierie des électrolyseurs, gestion de projets complexes) pour éviter une dépendance technologique et garantir une réelle création de valeur nationale.
Deuxièmement, le Maroc démontre une maturité notable dans l’utilisation des appels d’offres renouvelables avec critères socio-économiques, comme illustré par l’exemple du complexe Noor Ouarzazate. Cette approche dépasse la seule logique de minimisation du coût du kilowattheure pour en faire un instrument de politique industrielle et de développement territorial.
En intégrant des exigences de contenu local, de création d’emplois et d’investissements sociaux dans les cahiers des charges, le Maroc cherche à maximiser l’impact local de ses investissements énergétiques, répondant directement aux priorités de l’IRENA sur la création de valeur locale et le développement inclusif. Cela change fondamentalement les règles du jeu pour les développeurs de projets, nationaux ou internationaux, qui doivent désormais concevoir leurs offres avec un volet détaillé de contribution au tissu économique et social local, favorisant les partenariats avec les PME et les centres de formation.
Pour ces dernières PME industrielles et de services, cela représente une opportunité structurelle d’intégration dans les chaînes de valeur des énergies renouvelables, sous réserve d’une montée en gamme. Les pouvoirs publics, quant à eux, sont confrontés au défi de conception et de suivi rigoureux de ces critères, pour garantir un équilibre efficace entre compétitivité-prix et retombées socio-économiques durables.
Modernisation systémique et empowerment des acteurs
La politique marocaine s’engage également sur le front de la modernisation systémique et de l’empowerment des acteurs. La tarification innovante pour les « prosumers » (consommateurs-producteurs), mentionnée dans le rapport, matérialise une évolution réglementaire majeure vers un système énergétique plus distribué et participatif. En permettant l’injection des surplus de production décentralisée (notamment solaire) sur le réseau contre rémunération, le cadre marocain ouvre la voie à une génération d’énergie démocratisée.
Ce qui correspond parfaitement au « Toolkit 2 » de l’IRENA sur les solutions décentralisées pour la résilience et à sa priorité stratégique d’engagement des consommateurs. Les implications sont profondes : pour les ménages et les PME, cela représente une opportunité de maîtrise de leur facture énergétique et de leur sécurité d’approvisionnement, tout en faisant émerger de nouveaux modèles comme les communautés énergétiques.
Pour le distributeur historique, cela impose une adaptation du réseau (compteurs intelligents, gestion des flux bidirectionnels) et une redéfinition de son modèle économique, confronté à une baisse des ventes centralisées mais ouvert à de nouveaux services de flexibilité. Un changement qui stimule également un marché dynamique pour les installateurs et fournisseurs d’équipements solaires, qui doivent répondre à une demande croissante en garantissant qualité et solutions de financement adaptées.
En parallèle, la citation du Maroc parmi les pays pionniers en matière de prévisions avancées pour les énergies renouvelables variables révèle une préoccupation centrale pour la stabilité technique du réseau. L’intégration massive d’énergies intermittentes comme le solaire et l’éolien rend indispensable le déploiement d’outils sophistiqués de prévision météorologique et de production.
Cette innovation, essentielle au « Toolkit 1 » de modernisation des réseaux pour la résilience, permet d’optimiser en temps réel le dispatch des autres moyens de production (thermique flexible, hydroélectricité, stockage) et de réduire les coûts d’équilibrage. Pour le gestionnaire du réseau de transport, cela devrait se traduire par des investissements nécessaires dans des systèmes de prévision, une coopération renforcée avec les services météorologiques et, in fine, une amélioration cruciale de l’efficacité et de la sécurité opérationnelle.
Pour les producteurs d’énergies variables, des prévisions précises améliorent leur rentabilité en optimisant leurs ventes et en minimisant les pénalités pour déséquilibre. Enfin, ce besoin devrait créer un marché porteur pour les fournisseurs de technologies de l’information, de big data et d’intelligence artificielle, appelés à fournir des solutions logicielles de pointe pour la gestion des systèmes électriques complexes.
Autres domaines de présence marocaine et implications
Au-delà des axes stratégiques majeurs, la présence du Maroc dans d’autres catégories du rapport de l’IRENA révèle une approche plus systémique et complémentaire de la transition. L’inclusion du pays parmi les juridictions mettant en œuvre des normes d’efficacité énergétique pour les appareils électriques est un indicateur de politique publique avisée. Une innovation, souvent sous-estimée, qui agit comme un régulateur essentiel de la demande.
En réduisant la consommation à la pointe et en freinant la croissance des besoins en puissance, elle permet d’optimiser l’utilisation des infrastructures de production et de réseau existantes, réduisant ainsi les investissements nécessaires à la capacité marginale. Les bénéficiaires directs sont les gestionnaires de réseau, qui voient la pression sur le système diminuer, et les consommateurs finaux, qui devraient bénéficier de factures allégées.
Pour les fabricants et importateurs d’appareils, cela impose une adaptation continue aux standards les plus exigeants, transformant une contrainte réglementaire en opportunité de différenciation et d’accès à des marchés régionaux de plus en plus normés. Par ailleurs, la mention du Maroc comme pays actif dans le déploiement des véhicules électriques prend une résonance particulière au regard de son écosystème automobile établi, l’un des plus importants d’Afrique.
L’enjeu stratégique dépasse ici la simple substitution technologique pour toucher à la souveraineté industrielle et économique. Il s’agit de capitaliser sur la base manufacturière et les compétences existantes pour opérer une mutation vers une filière locale de fabrication ou d’assemblage de véhicules électriques, en particulier dans les segments des deux et trois-roues, prédominants dans de nombreuses économies émergentes et parfaitement adaptés aux besoins de mobilité urbaine et péri-urbaine.
Cette orientation répond directement à la priorité IRENA de création de valeur locale et de réduction de la dépendance. Une telle transformation concerne un éventail large d’acteurs : les constructeurs et équipementiers automobiles installés, qui doivent intégrer de nouvelles chaînes de valeur (batteries, moteurs électriques, électronique de puissance) ; les opérateurs de flottes (taxis, livraison, transport public) dont le modèle économique et opérationnel est redéfini ; et, in fine, les gestionnaires du réseau électrique, qui gagneraient à anticiper et planifier l’impact de la recharge sur la demande, en particulier aux nœuds critiques du système, tout en explorant le potentiel des batteries des véhicules comme ressources de flexibilité pour le réseau.
Des opportunités économiques
Le rapport de l’IRENA confirme que le Maroc est engagé sur des trajectoires d’innovation alignées sur les meilleures pratiques internationales pour un système de transition énergétique. L’analyse révèle une stratégie multidimensionnelle : leadership continental dans l’hydrogène vert, maximisation des retombées socio-économiques locales via les appels d’offres, encouragement de la participation citoyenne et entrepreneuriale via le prosumérisme, et modernisation technique du réseau pour gérer la variabilité.
Pour les acteurs économiques – de la grande industrie aux PME, des investisseurs aux ménages – les implications sont profondes. La transition n’est pas qu’une question technique ou environnementale, c’est une reconfiguration majeure des chaînes économiques, des valeurs et des opportunités de marché. Elle exige agilité, investissement dans l’innovation (technique et de modèle d’affaires), développement de compétences et coopération étroite entre secteurs public et privé.
Comme le rappelle Francesco La Camera, directeur général de l’IRENA « les outils sont prêts. Le moment exige l’action » .
La réussite pour le Maroc résidera dans sa capacité à mettre en œuvre de manière cohérente et inclusive cette boîte à outils de l’innovation systémique, en veillant à ce que les bénéfices de cette transformation – emplois de qualité, développement industriel, résilience énergétique et participation citoyenne – soient largement partagés, incarnant ainsi une transition véritablement juste.
L’enjeu économique est autant interne (développement industriel, création d’emplois et compétitivité) que géopolitique (leadership africain, exportation d’énergie et de technologies vertes). Ainsi, le rapport IRENA offre une boussole stratégique. Au Maroc et à ses acteurs économiques de tracer et de parcourir résolument le chemin.
Bilal Cherraji / Les Inspirations ÉCO
Source de l’article : LesEco.ma



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