L’Afrique unie autour des centres de données : un potentiel numérique de 1 500 milliards de dollars menacé par les défis de la transmission et de la fragmentation

Alors que les dynamiques de digitalisation à l’échelle du continent convergent pour façonner l’économie de l’intelligence artificielle de demain, l’Afrique affirme aujourd’hui une ambition partagée : s’imposer comme un marché dynamique, technologiquement souverain et compétitif, où des infrastructures numériques de rang mondial génèrent des retombées socio-économiques inédites.

Au cœur de cette vision collective se trouve un levier stratégique majeur : les centres de données. Ces infrastructures physiques, conçues pour héberger les capacités de calcul, de stockage et de connectivité, constituent l’ossature même des flux de données de bout en bout.

Bien plus que de simples priorités nationales ou régionales, les centres de données représentent des actifs stratégiques essentiels. Ils forment le socle d’une économie numérique moderne et les moteurs fondamentaux de l’innovation, de la productivité et de la compétitivité propres à « l’ère de l’intelligence » . Leur rôle est déterminant pour permettre à l’Afrique d’accélérer la montée en puissance de son économie numérique, de déployer des capacités avancées en intelligence artificielle et de rivaliser à l’échelle mondiale.

Ces perspectives reposent sur des trajectoires réalistes et mesurables, comme l’attestent plusieurs indicateurs clés. Le marché africain des centres de données devrait ainsi atteindre 6,81 milliards de dollars d’ici 2030, contre 3,49 milliards de dollars en 2024, affichant un taux de croissance annuel composé (TCAC) de 11,8 %.

Dans la mesure où l’intelligence artificielle ne peut se déployer à grande échelle sans infrastructures de centres de données, le potentiel du marché africain de l’IA est tout aussi significatif. Évalué à 4,51 milliards de dollars en 2025, il pourrait dépasser 16,5 milliards de dollars d’ici 2030, avec un TCAC de 27,42 %, illustrant l’impact déterminant des centres de données sur la transformation économique du continent.

Des défis structurels qui précèdent les opportunités. Malgré ces perspectives prometteuses, plusieurs obstacles structurels persistent, au premier rang desquels figure la transmission. Ce défi constitue l’un des freins les plus durables au développement des infrastructures critiques de l’IA et pourrait entraver les ambitions de compétitivité mondiale de l’Afrique.

Cette analyse est partagée par le Dr Krishnan Ranganath, Directeur régional – Afrique de l’Ouest chez Africa Data Centres (ADC), le plus vaste réseau africain de centres de données interconnectés, neutres vis-à-vis des opérateurs et des fournisseurs de services cloud. Fort de plus de trente ans d’expérience dans les domaines des centres de données, du cloud, de la connectivité et des services informatiques managés, il dispose d’une expertise reconnue sur le paysage numérique africain. « Les fondamentaux de la transmission ne sont pas encore en place à l’échelle régionale. Il s’agit d’un problème commun et de l’un de nos principaux défis, qu’il concerne la transmission de l’électricité ou la bande passante Internet » , souligne le Dr Ranganath. « L’Afrique produit de l’électricité en quantité, mais les infrastructures de transmission sont vieillissantes, et les défis liés aux réseaux, aux fibres terrestres et à la distribution demeurent. La construction de centres de données est, en soi, relativement simple ; leur connectivité, en revanche, est essentielle.

Lorsque les installations reposent sur une connectivité insuffisante, ou que les coûts de connexion sont élevés tandis que la disponibilité énergétique reste limitée, elles deviennent de simples structures inertes, incapables de répondre aux enjeux qu’elles sont censées résoudre.

Chaque pays a besoin d’un réseau robuste. Il est impératif de consolider les fondamentaux dès aujourd’hui afin que, dans un horizon de cinq à dix ans, les infrastructures africaines puissent converger efficacement.

Fragmentation : un frein majeur à l’échelle continentale

Au-delà de l’obsolescence des infrastructures de transmission, la fragmentation constitue — en l’absence d’une réponse collective et coordonnée — un obstacle majeur au déploiement à grande échelle des centres de données. Réglementations hétérogènes, maturité inégale des marchés et normes transfrontalières non harmonisées contribuent à accroître les coûts, limiter l’expansion et affaiblir la confiance des investisseurs.

Dans plusieurs pays africains, des exigences strictes en matière de localisation et de souveraineté des données obligent les organisations à traiter et stocker les informations localement. Cette divergence réglementaire engendre déjà des surcoûts significatifs et freine la croissance du secteur.

Les initiatives d’intégration régionale s’en trouvent affaiblies, réduisant la capacité de l’Afrique à se positionner comme un hub numérique et d’intelligence artificielle de référence, dans un environnement réglementaire complexe où les déploiements sont contraints, les investissements transfrontaliers dissuadés et l’innovation limitée.

L’accumulation de ces facteurs empêche aujourd’hui le continent d’atteindre l’échelle, l’efficacité et les volumes d’investissement nécessaires pour rivaliser durablement sur la scène mondiale. Néanmoins, l’avenir numérique de l’Afrique ne saurait reposer exclusivement sur les centres de données. » La véritable question est de savoir comment garantir une digitalisation complète du continent « , poursuit le Dr Ranganath. » Comment bâtir une économie et une Afrique numériques ? Les centres de données constituent une composante essentielle, mais ils doivent s’inscrire dans une vision globale englobant les réseaux, l’énergie, les compétences humaines, les entreprises et les consommateurs. L’ensemble de ces éléments est indissociable de l’économie numérique. « La collaboration, clé de l’ascension numérique africaine

Cette réflexion appelle une question fondamentale : l’Afrique est-elle en mesure de dépasser ses divisions pour bâtir une économie numérique unifiée, évolutive et pleinement compétitive à l’échelle mondiale ?

Du Maroc au Kenya, de l’Égypte au Nigeria et à l’Afrique du Sud, de nombreux pays accélèrent la mise en œuvre de leurs stratégies d’infrastructures numériques, attirent les hyperscalers et se préparent à l’avènement de l’économie de l’IA, alors que la demande en intelligence artificielle, cloud computing, fintech et technologies numériques progresse de manière exponentielle.

Cette dynamique positive se reflète également dans les projections économiques : le marché africain du cloud computing pourrait atteindre 45 milliards de dollars d’ici 2031, celui de la fintech 65 milliards de dollars d’ici 2030, et l’économie numérique africaine 1 500 milliards de dollars d’ici 2030.

Toutefois, cette dynamique, à elle seule, ne suffira pas à concrétiser les ambitions africaines. La fragmentation des règles, des normes, des niveaux de préparation et de la maturité des marchés risque non seulement de créer des pôles de développement isolés, mais aussi de compromettre l’ensemble du potentiel du continent.

Pour le Dr Ranganath, une étape décisive s’impose afin de poser les bases d’une montée en puissance numérique coordonnée. » Nous devons être convaincus que les nations africaines peuvent agir collectivement, car sans cette conviction, rien ne pourra aboutir « , conclut-il. » En théorie, cette ambition est réalisable. En pratique, elle l’est également — peut-être pas immédiatement à très grande échelle — mais elle peut être engagée dès aujourd’hui.

Aucun chef d’État ne refusera le développement de son propre pays. Plutôt que de multiplier des normes et réglementations nationales fragmentées, les dirigeants doivent se réunir afin de définir des lignes directrices communes et une trajectoire partagée.

Si des pays du Nord, du Sud, de l’Est et de l’Ouest s’alignent, et que huit à dix pays issus de quatre régions différentes coopèrent étroitement, des avancées concrètes vers une Afrique unifiée pourront émerger, en parallèle de l’action des associations professionnelles et des instances compétentes.

Il est temps d’agir — et l’urgence est réelle. « Data Centre Intelligent Infrastructure est le cœur stratégique de l’économie numérique africaine de demain. Cet événement réunit leaders technologiques internationaux et visionnaires régionaux pour bâtir l’avenir numérique du continent. De la souveraineté numérique aux infrastructures hyperscale et aux écosystèmes cloud locaux, nous construisons ensemble l’épine dorsale numérique d’une nouvelle Afrique. Rendez-vous à Marrakech, Maroc, du 7 au 9 Avril 2026.

Source de l’article : Linformation.ma