Pluies, pénurie de main-d’œuvre et exportations : les ressorts de la hausse des prix des fruits et légumes

Les récentes précipitations ont ravivé les tensions sur les marchés des fruits et légumes, entraînant une hausse sensible des prix à la consommation. Si les aléas climatiques expliquent en partie cette situation, des professionnels du secteur et des associations de défense des consommateurs pointent également la responsabilité de facteurs structurels, au premier rang desquels figurent le rôle des intermédiaires, les pratiques de certains détaillants et la dynamique des exportations vers l’étranger.

Selon des sources professionnelles, la flambée des prix ne saurait être réduite à une seule cause. Aux difficultés liées aux conditions de terrain, qui compliquent la récolte, s’ajoute la mécanique classique de l’offre et de la demande, exacerbée par des dysfonctionnements persistants dans les circuits de commercialisation. Face à cette situation, ces mêmes sources appellent à un renforcement durable et continu du contrôle des marchés, mettant en garde contre les interventions ponctuelles et saisonnières, jugées inefficaces.

Ali Chtour, président de l’Association marocaine de défense des droits du consommateur, insiste sur le rôle central joué par les spéculateurs et les intermédiaires. Selon lui, ces acteurs profitent systématiquement des périodes de tension, marquées par une baisse de l’offre ou une hausse des prix, pour accentuer encore la pression sur les tarifs. Une dynamique qui, estime-t-il, pèse lourdement à la fois sur le consommateur final et sur l’agriculteur, déjà fragilisés par un contexte économique et climatique difficile.

Dans une déclaration à Hespress, Ali Chtour reconnaît toutefois l’impact direct des récentes conditions météorologiques. Les fortes pluies ont rendu de nombreuses parcelles difficilement accessibles, la prolifération de la boue dans les terres agricoles entravant considérablement les opérations de récolte. Cette contrainte est particulièrement visible pour les cultures souterraines, comme la pomme de terre ou la carotte, dont l’extraction nécessite un effort accru lorsque les sols sont détrempés.

Ce ralentissement de la récolte a eu un effet immédiat sur les flux d’approvisionnement, contribuant directement à la hausse des prix. À cette difficulté s’ajoute une crise qualifiée d’ « aiguë » de la main-d’œuvre agricole. Le salaire journalier a atteint 200 dirhams, sans pour autant permettre de combler le déficit en travailleurs, devenu structurel. Malgré cette revalorisation, les exploitants peinent à recruter un nombre suffisant d’ouvriers pour assurer la continuité des travaux agricoles.

Le président de l’Association marocaine de défense des droits du consommateur attribue cette pénurie à deux phénomènes concomitants : la migration de la main-d’œuvre agricole vers l’étranger, notamment vers l’Espagne, et l’exode rural, qui pousse une partie de la population des campagnes à chercher des opportunités d’emploi dans les villes. Une évolution qui place aujourd’hui l’agriculteur marocain face à un manque criant de bras, au moment même où les exigences de production demeurent élevées.

Pour y remédier, Ali Chtour plaide pour une revalorisation structurelle de la main-d’œuvre locale. Il appelle à lui garantir l’ensemble de ses droits, afin d’assurer sa stabilité et de préserver l’équilibre économique de l’exploitation agricole. Selon lui, la disponibilité d’une main-d’œuvre suffisante à des coûts raisonnables constitue la condition indispensable à la pérennité de la production nationale et à la capacité du secteur à faire face aux défis actuels.

L’acteur associatif insiste également sur la nécessité de mettre en place un contrôle strict et permanent des prix, depuis l’amont de la filière, au niveau du producteur, jusqu’aux marchés de gros. Il met en garde contre les dispositifs de surveillance limités aux périodes de crise ou aux occasions spécifiques, estimant qu’ils favorisent les dérives et entretiennent la spéculation.

De son côté, Abderrazak Chabi, président de l’Association du marché de gros des fruits et légumes de Casablanca, rappelle que les prix obéissent avant tout à la loi de l’offre et de la demande. La baisse récente de l’offre, provoquée par les conditions naturelles et les fortes précipitations, a mécaniquement entraîné une hausse des prix sur les marchés.

Dans une déclaration à Hespress, Abderrazak Chabi souligne toutefois le caractère conjoncturel de cette situation. Selon lui, une amélioration est attendue avec la stabilisation des conditions climatiques et la reprise normale de la récolte des cultures souterraines, notamment la pomme de terre, la carotte et l’oignon. Il n’en demeure pas moins que d’autres facteurs structurels continuent de peser sur l’équilibre du marché.

Parmi eux figurent les exportations de tomates et de légumes sous serre, tels que le poivron « nioura » , l’aubergine ou encore le concombre, à destination des marchés européens et des pays du Golfe. Ces flux, estime-t-il, contribuent à une ponction significative sur la production nationale. Il relève également que l’entrée de certains pays africains dans la dynamique d’importation, en l’absence de critères stricts de qualité, a participé à un assèchement du marché local, au détriment des stocks destinés au consommateur marocain.

Si les professionnels ne s’opposent pas au principe de l’exportation, en raison de son apport en devises étrangères, ils plaident néanmoins pour une régulation plus stricte. Abderrazak Chabi appelle ainsi à l’instauration d’un système de quotas, destiné à préserver la sécurité alimentaire nationale. À ses yeux, la stabilité du marché intérieur et la protection du pouvoir d’achat des citoyens doivent rester une priorité absolue, constituant une ligne rouge à ne pas franchir.

Le président de l’Association du marché de gros de Casablanca déplore par ailleurs le recul du rôle des services économiques au sein des préfectures et des commissions chargées du contrôle de la qualité et des prix, depuis l’entrée en vigueur de la loi sur la libéralisation des prix. Ce désengagement aurait favorisé une forme de désordre dans le commerce de détail, certains opérateurs profitant de l’absence de contrôle de terrain pour pratiquer des hausses injustifiées.

Enfin, Abderrazak Chabi met en évidence un écart significatif entre les prix pratiqués sur les marchés de gros et ceux affichés dans les grandes surfaces, où les tarifs peuvent être multipliés par deux, voire par trois. Il alerte sur l’expansion de ces enseignes dans les quartiers périphériques et de classe moyenne, une évolution susceptible d’accroître la pression financière sur de larges segments de la population, dans un contexte marqué par l’insuffisance du suivi et du contrôle.

Source de l’article : Hespress Français – Actualités du Maroc