Au Maroc, African Lion 2026 teste les nouvelles doctrines de la guerre technologique

Les grandes manœuvres militaires ne se limitent plus depuis longtemps à la répétition de schémas tactiques hérités des conflits du passé. Elles sont désormais conçues comme des espaces d’expérimentation à part entière, où se testent les contours de la guerre future. À cet égard, l’édition 2026 des manœuvres African Lion, que le Maroc accueillera dans les prochains mois, illustre cette mutation profonde. L’exercice multinational, l’un des plus importants du continent africain, intégrera pour la première fois de manière structurée l’intelligence artificielle et des technologies de rupture destinées à éprouver les doctrines des guerres hybrides.

Selon le Defense Visual Information Distribution Service (DVIDS), plateforme relevant du département américain de la Défense, l’objectif de ces manœuvres est d’adapter les capacités technologiques contemporaines à des scénarios d’entraînement complexes et évolutifs. L’édition 2026 testera notamment la capacité d’une force opérationnelle multinationale à intégrer les forces américaines, marocaines et celles des autres pays participants, dans un environnement interarmées et interdomaines, présenté comme déterminant pour le renforcement de la sécurité régionale.

Cité par le DVIDS, Seth Henderson, officier de commandement de la force opérationnelle interarmées de l’armée américaine, précise que « les manœuvres African Lion 2026 introduiront de nouveaux programmes dédiés à l’intégration des technologies de la guerre future et de l’innovation, y compris des expérimentations menées dans un centre d’opérations conjoint multinational déployé sur le terrain » . Une évolution qui témoigne de la place désormais centrale accordée à l’innovation technologique dans la planification militaire.

Pour Hicham Moatadid, chercheur en affaires stratégiques et sécuritaires, cette orientation marque une rupture doctrinale. « L’intégration de l’intelligence artificielle et des technologies modernes dans African Lion 2026 ne relève pas d’un simple ajustement technique, mais d’un changement profond dans la philosophie de l’entraînement militaire » , explique-t-il. Selon lui, les manœuvres ne se contentent plus de simuler des affrontements conventionnels : elles deviennent un laboratoire opérationnel où la décision militaire est mise à l’épreuve dans un environnement multidimensionnel, combinant les champs terrestre, aérien, cybernétique et informationnel.

Dans cette configuration, l’intelligence artificielle joue un rôle clé. Elle permet, selon le chercheur, d’accélérer les cycles décisionnels, d’améliorer la conscience situationnelle et de renforcer les capacités de prévision face à des adversaires opérant dans des contextes incertains et fortement dégradés. « Le cœur de l’exercice n’est plus seulement la manœuvre, mais la décision sous contrainte informationnelle » , résume-t-il.

Cette transformation a également des implications organisationnelles. Toujours selon Hicham Moatadid, l’intégration de systèmes de commandement et de contrôle appuyés par l’intelligence artificielle, de drones et de robots de détection d’explosifs permet aux forces armées, et en particulier aux Forces armées royales, d’évoluer vers un modèle de commandement en réseau, plus agile, rompant avec une hiérarchie traditionnelle jugée trop lente. Dans ce nouveau cadre, la rapidité, la précision et l’interopérabilité entre unités prennent le pas sur la supériorité numérique.

L’accueil par le Maroc de ce niveau avancé d’expérimentation militaire conjointe revêt, selon le chercheur, une portée stratégique. Il contribue à renforcer la position du Royaume comme acteur régional de production de sécurité, et non plus uniquement comme bénéficiaire de dispositifs sécuritaires externes. La participation d’acteurs industriels aux côtés des militaires, ainsi que la transformation de la manœuvre en espace expérimental multi-fournisseurs, offrent aux Forces armées royales une exposition directe aux chaînes d’innovation militaire, de la phase de test à l’acquisition, puis à l’emploi opérationnel. Une dynamique qui s’inscrit dans la stratégie marocaine de diversification des partenariats et de consolidation progressive d’une autonomie décisionnelle en matière de défense.

Abderrahman Mekaoui, expert en affaires militaires, abonde dans ce sens. Il estime que l’intégration de l’intelligence artificielle dans les manœuvres prévues au printemps constitue un choix stratégique destiné à accompagner les transformations profondes du concept même de guerre. Cette orientation reflète, selon lui, une réévaluation menée par les États-Unis et leurs partenaires, dont le Maroc, des modes de déploiement militaire et de gestion des opérations en Afrique et en Europe.

Ces manœuvres, souligne-t-il, dépassent désormais le cadre de l’entraînement classique pour devenir des plateformes d’expérimentation de solutions innovantes reposant sur l’intelligence artificielle militaire. L’objectif est double : améliorer la rapidité de la prise de décision et renforcer la coordination entre les différentes composantes des forces engagées, dans un contexte d’alliance internationale confrontée à des menaces en constante évolution.

L’intelligence artificielle, ajoute l’expert, joue un rôle central dans l’intégration des différentes composantes de la puissance militaire, en assurant la liaison entre satellites, aviation militaire et drones, forces terrestres, artillerie et moyens navals. Cette interconnexion permet une gestion plus fine et plus réactive de théâtres d’opérations de plus en plus complexes.

Pour l’armée marocaine, poursuit l’expert, la participation active à African Lion 2026 marque ainsi un tournant qualitatif dans le domaine des entraînements militaires avancés. Au-delà du renforcement des capacités défensives nationales, l’exercice s’inscrit dans une dynamique plus large visant à soutenir les objectifs communs de sécurité et de stabilité du continent africain, dont les répercussions s’étendent directement à l’Europe et aux États-Unis, dans un environnement stratégique marqué par l’accélération des mutations sécuritaires et militaires.

Source de l’article : Hespress Français – Actualités du Maroc