Au-delà du wax et du boubou, comment le média Africa Fashion Tour change le regard sur la créativité africaine
La mode africaine a longtemps été réduite au wax, au boubou (robe longue et bien ample), à l’artisanat. Mais sur le continent, une autre histoire se dessine. Des créateurs africains habillent des stars mondiales : le cas de Beyoncé habillé par une Sénégalaise ; de même des marques africaines remportent les prix de LVMH (Moët Hennessy Louis Vuitton) ; et les Fashion Weeks de Dakar et Lagos imposent leurs propres tendances.
C’est cette Afrique créative et florissante que Ramata Diallo, ancienne diplômée en Management de la mode à Kedge school business, s’est donnée pour mission de documenter. Ceci, à travers son projet Africa Fashion Tour, une plateforme médiatique dédiée aux professionnels de la mode du continent. Loin des clichés, elle raconte des success stories économiques, des modèles éthiques et performants, des savoir-faire luxueux qui rivalisent avec les plus grandes maisons internationales. Dans cet entretien accordé à Global Voices réalisé via mail, elle explique comment la visibilité culturelle se traduit en viabilité économique, pourquoi l’authenticité africaine n’a pas besoin de s’adapter au marché occidental, et comment le continent pourrait bien devenir le leader d’une mode plus durable et inclusive demain.
Joel Hevi (JH) : En parcourant le continent pour Africa Fashion Tour, quels types de savoir-faire ou d’esthétiques vous ont le plus marquée ? Pourquoi restent-ils encore si peu visibles à l’international ?
Ramata Diallo (RD): Mes voyages à travers les capitales de la mode en Afrique et mes interviews de professionnels de la mode m’ont permis de comprendre les spécificités des savoir-faire uniques du continent africain. Le caractère luxueux des tissus tels que le Leppi de Guinée ou le Kente du Ghana qui nécessitent plusieurs heures de travail manuel comptent parmis les éléments qui m’ont le plus marquée. Le relation particulière entre le créateur de mode et ses clients qui jouent à la fois le rôle de designer et de stylistes est un autre élément qui place l’écosystème de la mode en Afrique dans le segment haut de gamme.
JH: L’image de la mode africaine est souvent réduite au boubou et au wax. Est-ce une démarche délibérée de votre part d’aller au-delà de ces symboles ? Conservent-ils malgré tout une valeur stratégique pour le branding du continent ?
RD: L’Afrique est composée de 54 pays et ne saurait être réduite au boubou, au wax et à la djellaba (longue robe ample répandue comme vêtement traditionnel au Maghreb). L’ambition du média Africa Fashion Tour est d’aller à la rencontre de ceux qui font la mode et de présenter leur travail. Le vestiaire de la femme africaine est multiple. Loin d’être uniforme, la mode africaine est tantôt traditionnelle, tantôt occidentale, tantôt hybride. Inclassable si on utilise une grille de lecture occidentale. Le consommateur de mode africain est volatile, son style évolue au gré des cérémonies. Tous les excès sont permis et chacun peut utiliser la mode comme moyen d’expression du plus classique au plus extravagant.
JH: Le storytelling occupe une place importante dans votre approche, notamment à travers les articles et podcasts que vous publiez sur votre plateforme. Comment choisissez-vous les récits à mettre en avant, quels critères privilégiez-vous pour raconter ces histoires ?
RD: L’objectif du média est de donner la parole à des professionnels du secteur de la mode basé en Afrique afin de leur donner l’opportunité de raconter leur propre histoire. L’idée est de raconter des success story africaines, de montrer à quel point les modèles économiques sont à la fois éthiques et performants, de sortir des clichés et des idées reçues pour montrer à quel point le business de la mode en Afrique est florissant.
JH: L’industrie de la mode est aussi un terrain économique. Comment voyez-vous le lien entre visibilité culturelle et viabilité économique pour les créateur·rices africain·es ? Avez-vous identifié des modèles économiques particulièrement inspirants ?
RD : Les professionnels de la mode en Afrique ont parfaitement compris le jeu de l’influence et des collaborations. Récemment Ciara, artiste américaine a défilé à la Lagos Fashion Week pour la marque Fruche. Tongoro et Sisters of Afrika ont habillé Beyoncé une star internationale que l’on ne présente plus. La visibilité des marques africaines sur les podiums et les médias internationaux est un enjeu majeur pour changer le regard sur la mode africaine et placer les designers du continent africain au même niveau que les autres. Cette visibilité sur les réseaux sociaux un impact direct sur les commandes et la viabilité des marques
JH : Le marché occidental valorise l’authenticité et le fait-main, mais il exige aussi des standards de production, de livraison et de volume qui peuvent être difficiles à atteindre. Comment Africa Fashion Tour aide-t-il les créateur·rices à naviguer cet écart ? Existe-t-il des marques qui ont réussi à trouver un équilibre parfait entre leur identité artisanale et les exigences du marché mondial ?
RD : L’authenticité et le fait-main sont des valeurs totalement africaines. En 2025, la réussite du Pop up Africa now aux Galeries Lafayette dans un grand magasin parisien avec la présence de 15 créateurs sur un espace dédié pendant trois semaines. C’est un exemple concret de la capacité des professionnels de la mode la mode en Afrique à présenter des collections et atteindre les standards occidentaux. Le marché mondial est déréglé avec des acteurs qui produisent des quantités en masse qu’ils ne parviennent pas à vendre. Le temps est à la rationalisation et à la production de collections en éditions limitées, ce qui correspond totalement aux modes de fonctionnement des marques africaines.
JH: Au-delà de votre plateforme, comment la perception de la mode africaine pourrait-elle être transformée par les médias, en particulier sur les réseaux sociaux et dans les productions visuelles comme les films et les séries ?
RD : L’explosion de l’influence africaine au-delà des frontières du continent à travers Nollywood, Marodi TV ( une société de production de contenus audiovisuels), l’afrobeat notamment n’est plus à prouver. En 2025, la marque ghanéenne Boyedoe a été démi-finaliste du concours LVMH. Le succès de la Foire Akaa (Also Known As Africa) à Paris qui a fêté ses 10 ans en 2025 est une autre preuve de l’attrait grandissant pour les industries culturelles et créatives africaines qui ne se limitent pas à des likes sur les réseaux sociaux, mais se traduit concrètement par des films et des événements tels, que les fashion week à Dakar ou Lagos.
JH: La mode africaine est souvent perçue comme un secteur émergent ou une source d’inspiration pour le reste du monde. Le continent a-t-il le potentiel de devenir un véritable pôle d’innovation et de leadership qui dicterait les tendances mondiales de demain, notamment en matière de durabilité et d’inclusion ?
RD: Sur le continent à travers les Fashion Week à Dakar, à Lagos, à Casablanca, la mode afrcaine a déjà ses propres tendances, ses propres codes et ne doit pas chercher à s’adapter à un marché occidental. Il y a un fort intéret pour les créateurs du continent et des consommateurs issus de la diaspora, du marché local et du reste du monde.
Source de l’article : Global Voices en Français



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