Iran : Reza Pahlavi, l’héritier du dernier chah se rêve en homme providentiel

Il est devenu l’un des visages de la contestation, même s’il n’a plus mis les pieds en Iran depuis près d’un demi-siècle. Reza Pahlavi, 65 ans, fils du dernier chah d’Iran, multiplie dans les médias et sur les réseaux sociaux les appels à renverser le régime des mollahs, alors que la contestation se poursuit dans le pays depuis plus de deux semaines, dans un contexte de flambée des prix, et malgré les centaines de morts déjà dénombrés par les organisations humanitaires. Dimanche, depuis son exil américain, Reza Pahlavi a déclaré à la chaîne Fox News être « prêt à retourner en Iran dès que possible » .

Dans les rassemblements de soutien au peuple iranien, de Washington à Paris, en passant par Londres, son visage s’affiche sur des pancartes, et son nom revient dans le slogan « Pahlavi bar migarde ! » (Pahlavi va revenir !). À chaque mouvement de protestation, Reza Pahlavi a pris l’habitude de se rappeler au bon souvenir des Iraniens. « Je suis ici pour guider et aider notre nation à traverser cette transition » , a-t-il encore affirmé sur Fox News. Mais alors que le régime qui a renversé son père en 1979 est en train de chanceler, a-t-il vraiment les moyens de rassembler la contestation et de proposer à l’Iran une autre voie ?

Une vie en exil

Au matin du 16 janvier 1979, l’empereur Mohammad Reza Pahlavi et son épouse, l’impératrice Farah, quittent discrètement l’Iran en avion. Le trône du Paon, l’une des plus vieilles monarchies du monde, est sur le point de tomber, renversée par la révolution islamique, elle-même nourrie par les crises sociales à répétition et la répression politique exercée par le chah. Leur fils, le prince-héritier Reza, 18 ans, a quitté le pays quelques mois plus tôt, en août 1978, pour parfaire sa formation de pilote de l’air aux Etats-Unis. Il va accompagner sa famille en exil aux quatre coins de la planète : le Maroc, les Bahamas, le Mexique puis Le Caire, où le chah meurt en juillet 1980. Aussitôt, le prince Reza prête serment, ce qui lui permet de s’identifier comme le successeur de son père.

Définitivement installé dans le Maryland, Reza Pahlavi entretient également des relations étroites avec la France où vit sa mère, la chahbanou.

Ambiguïté politique

Au cours des décennies suivantes, dans les entretiens qu’il accorde à la presse, celui qui se fait appeler « le prince » se dit favorable à l’instauration d’une démocratie en Iran, et cite notamment la transition opérée par le roi Juan-Carlos d’Espagne après la dictature de Franco comme modèle politique, soit une monarchie constitutionnelle. « Je cherche simplement à instaurer une transition où le peuple puisse décider. C’est le rôle le plus précieux que je puisse jouer, sans être pris au piège des rouages ​​de l’État ou de l’exercice du pouvoir » , déclarait-il en 2023 dans une interview à Politico. « Il y a encore un an, il déclarait dans des interviews qu’il ne souhaitait pas rentrer en Iran, parce que sa vie, ses enfants, ses amis, sont aux Etats-Unis. Et pourtant, à chaque flambée de contestation, il réémerge, se cherchant un rôle de chef de file. En vérité, Reza Pahlavi a beaucoup tergiversé, et il n’a pas encore su montrer qu’il avait les épaules et la maturité politique pour diriger un mouvement ou une coalition. Même Donald Trump ne le prend pas au sérieux » , constate la sociologue franco-iranienne Azadeh Kian.

En 2013, Reza Pahlavi lance le Conseil national iranien, organisme qui prétend rassembler plusieurs mouvements d’opposition à la république islamique. En 2025, ses membres se dotent d’une charte qui revendique la protection des libertés individuelles, l’égalité de tous les citoyens iraniens, la séparation de la religion et de l’État, et le droit du peuple iranien à déterminer démocratiquement la forme de son futur gouvernement. Dans le même temps, beaucoup reprochent à Reza Pahlavi de n’avoir jamais condamné les crimes de son père, notamment les arrestations arbitraires et la torture pratiquée par la Savat, le service de renseignement du régime impérial. « Le régime du Chah était dictatorial. Lorsque j’avais 22 ans, j’ai été fait prisonnier et torturé à cause de mes photos. J’ai vu des artistes, des cinéastes, des écrivains pendus… » , rapporte auprès de Public Sénat le photographe franco-iranien Reza Deghati, qui a quitté l’Iran au début des années 1980.

Les Américains, faiseurs de roi « Les partisans de Reza Pahlavi ne sont pas nécessairement les plus nombreux dans les manifestations organisées en dehors de l’Iran, mais ces dernières années on les a vus devenir plus bruyants et plus vindicatifs. Ils sont également très actifs sur les réseaux sociaux » , poursuit Reza Deghati. « Son entourage compte de nombreux millionnaires et milliardaires iraniens en exil, mais aussi des anciens dignitaires du régime. On ne lui connaît aucun métier, il vit vraisemblablement grâce à la fortune de sa famille » .

Réputé proche des milieux conservateurs, Reza Pahlavi entretient de bonnes relations avec le gouvernement israélien. Il a été reçu par le Premier ministre Benyamin Netanyahou en avril 2023. Mais il sait aussi qu’il n’arrivera à rien sans un appui des Américains. Reza Deghati rappelle d’ailleurs que son père, le chah, et son grand-père, Reza Chah, fondateur de la dynastie Pahlavi, n’ont pu se maintenir au pouvoir qu’avec le soutien de puissances étrangères. « Mais pour l’heure Washington semble plus encline à une solution qui viendrait de l’intérieur plutôt que de l’étranger » , note Azadeh Kian.

Reza Pahlavi ? « Un chic type » , a déclaré à son propos Donald Trump dans le podcast The Hugh Hewitt Show, mais le locataire de la Maison-Blanche estime également qu’il ne serait « pas approprié » de le recevoir. « Nous devrions laisser tout le monde se lancer et voir ce qui en ressort » , a-t-il encore lâché.

Un « leader par défaut » En soutenant les frappes israéliennes et américaines contre le régime en juin dernier, malgré les pertes civiles, Reza Pahlavi a pu semer le trouble parmi ses partisans. Si une partie de la diaspora est pro-monarchiste, la situation est plus difficile à estimer à l’intérieur de l’Iran. Azadeh Kian invite à la méfiance face aux montages et deepfake qui circulent sur les réseaux sociaux, d’autant que Téhéran a coupé l’accès à Internet. « La moitié de la population iranienne est constituée de minorités, azéries, kurdes, turkmènes, arabes… Elles ont été invisibilisées sous le régime du chah et ne sont pas particulièrement pro-Pahlavi, ni même monarchistes. Il reste 50 % de Perses, mais là aussi, tous ne sont pas unanimes sur l’idée d’un retour du fils du chah » , explique la sociologue qui invite à nuancer la nostalgie observée depuis quelques années autour de la période impériale. « Elle a été largement alimentée par certains médias, relayée sur les réseaux sociaux qui recyclent des images de femmes en pantalons ou en jupes, et donne le sentiment d’une société qui était très occidentalisée. Si les élites vivaient confortablement, il faut se rappeler que 53 % de la population iranienne était rurale, souvent plongée dans une misère noire, sans électricité, ni eau potable » .

Finalement, la popularité de Reza Pahlavi s’explique aussi par l’absence de figures politiques d’opposition clairement identifiables dans les médias, le régime ayant largement muselé, au fil des décennies, toutes les voix contestataires. « Il est devenu une sorte de leader par défaut. Les Iraniens ont bien conscience que ses chances sont minces, et ils ne croient pas tellement à un retour, mais c’est aussi une forme de symbole. On parle de lui, on crie son nom et on affiche son visage pour montrer au régime qu’il existe autre chose » , conclut Azadeh Kian.

Source de l’article : Public Sénat