Chômage des diplômés : quand le problème n’est plus l’école, mais l’économie
Le chômage des jeunes diplômés n’est plus un paradoxe conjoncturel mais un marqueur structurel de l’économie. Derrière les chiffres désormais bien connus, une réalité plus profonde s’impose, celle d’un modèle de croissance encore incapable de transformer le capital humain en emplois qualifiés et durables.
Plus le Maroc forme, plus le marché du travail se contracte pour les jeunes diplômés. Le constat n’est plus nouveau, mais il devient de plus en plus difficile à ignorer. En 2024, plus d’un quart des diplômés du supérieur sont au chômage et près des trois quarts des chômeurs disposent désormais d’un diplôme.
Loin d’un accident statistique, cette situation traduit une rupture profonde entre la trajectoire éducative du pays et sa trajectoire productive. Cette évolution renverse un schéma longtemps dominant où le chômage touchait d’abord les moins qualifiés. Aujourd’hui, ce sont les jeunes urbains, formés, souvent primo-demandeurs, qui concentrent l’essentiel des tensions. Le diplôme ne joue plus son rôle d’amortisseur social. Il devient parfois un facteur d’attente, de déclassement, voire de découragement.
L’étude de Chaimae Salim et Mohammed Khariss montre que cette dynamique ne relève ni d’un simple ralentissement économique ni d’une inadéquation ponctuelle des profils. Elle s’inscrit dans une transformation structurelle du marché du travail marocain, marqué par une croissance insuffisamment créatrice d’emplois qualifiés et par un tissu productif à faible valeur ajoutée.
Un marché du travail qui ne suit plus la montée en qualification
Depuis le début des années 2000, la population active marocaine s’est profondément transformée. Le niveau d’instruction a progressé rapidement, la part des actifs sans diplôme a reculé, et les diplômés du supérieur occupent une place croissante dans la structure de l’offre de travail. Mais cette montée en qualification ne s’est pas accompagnée d’une transformation équivalente de la demande.
L’économie continue de créer des emplois majoritairement dans les services peu qualifiés, le commerce informel et certaines activités à faible productivité. L’industrie, malgré les stratégies sectorielles successives, reste peu intensive en emplois qualifiés. Quant aux très petites et moyennes entreprises, qui constituent l’essentiel du tissu productif, elles peinent à absorber des profils diplômés faute de marges financières, de capacité d’innovation ou de perspectives de croissance.
Le déséquilibre est mécanique. Chaque année, des centaines de milliers de jeunes arrivent sur le marché du travail alors que le rythme de création d’emplois reste structurellement insuffisant. Ce décalage nourrit un chômage de longue durée et une file d’attente qui s’allonge pour les nouveaux diplômés, en particulier dans les grandes villes.
Quand la question n’est plus l’employabilité mais la structure économique
L’un des apports majeurs de l’étude réside dans son refus de réduire le chômage des diplômés à une question d’employabilité individuelle. La difficulté n’est pas seulement liée aux compétences, aux soft skills ou à l’orientation. Elle est d’abord liée à la nature même de la croissance.
Les auteurs soulignent que le Maroc a massivement investi dans l’éducation sans opérer une montée en gamme suffisante de son appareil productif. Résultat, l’économie génère des emplois qui ne correspondent ni au niveau de qualification ni aux aspirations des jeunes diplômés. Ce décalage alimente à la fois le chômage, le sous-emploi et le déclassement professionnel. « Le chômage des jeunes diplômés ne peut être interprété comme un simple excès d’offre de main-d’œuvre qualifiée, mais comme le symptôme d’un dysfonctionnement systémique du marché du travail, résultant d’un manque d’articulation entre formation, production et gouvernance institutionnelle » , affirment les auteurs.
Ce diagnostic remet en question une approche longtemps dominante qui faisait porter la responsabilité sur le système éducatif ou sur les comportements des jeunes. Il interroge directement la capacité du modèle économique à créer de la valeur, de l’innovation et des trajectoires professionnelles stables.
Des politiques publiques encore trop fragmentées
Face à cette situation, les politiques d’emploi apparaissent dispersées et peu coordonnées. Les dispositifs d’insertion, de stage ou de soutien à l’embauche existent, mais leur impact reste limité. Ils agissent souvent en aval, sans s’attaquer aux causes profondes du chômage des diplômés.
L’étude met en évidence un déficit de cohérence entre politiques éducatives, stratégies industrielles et dispositifs d’emploi. La dimension emploi reste rarement intégrée comme critère central dans les choix d’investissement, d’innovation ou de développement sectoriel. Cette fragmentation réduit l’efficacité de l’action publique et empêche l’émergence d’une réponse systémique.
Au-delà du marché du travail, le chômage des jeunes diplômés pose une question stratégique pour l’économie marocaine. Il affecte la productivité, la mobilité sociale, la confiance des jeunes générations et, à terme, la capacité du pays à tirer profit de son capital humain.
La persistance de ce phénomène n’est pas seulement un coût social. Elle constitue un frein à la croissance de long terme et un risque de gaspillage massif de compétences. Tant que la montée en qualification ne sera pas accompagnée par une transformation productive capable d’absorber ces profils, le chômage des diplômés restera un trait structurel de l’économie marocaine.
Faiza Rhoul / Les Inspirations ÉCO
Source de l’article : LesEco.ma



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