Ultime « bouteille à la mer » pour des migrants licenciés par la multinationale Newrest

La vie de dizaines d’immigrants venus travailler pour la multinationale Newrest avec un permis de travail fermé a été complètement bouleversée en novembre quand l’entreprise a procédé à une vague de licenciements. Ayant perdu leur statut, plusieurs envisageaient l’inévitable : retourner dans leurs pays. Mais une portion d’entre eux a lancé une « dernière bouteille à la mer » en postulant pour un visa de travail spécial destiné aux personnes vulnérables victimes de violences. « En venant au Canada, je cherchais une vie meilleure, pas pire » , laisse tomber Abdessalam Medroum, un Marocain qui a perdu son emploi de camionneur chez Newrest en novembre. En 2024, il a tout laissé derrière lui pour s’installer au Canada et travailler à l’unité de Dorval de la multinationale française. Son permis de travail était censé lui garantir un emploi pour les trois prochaines années. Mais en novembre dernier, l’entreprise, qui prépare des repas pour des transporteurs aériens, lui a envoyé une lettre pour l’informer que l’on supprimait définitivement son poste. « J’ai vécu un choc » , se rappelle-t-il. Surtout, souligne-t-il, parce qu’il croit fermement que Newrest savait qu’elle procéderait à cette vague de congédiements au moment de son embauche. Pour lui, « c’était une arnaque » , tout simplement.

Les 544 congédiements, dont 60 personnes se trouvent dans la même situation qu’Abdessalam, sont survenus à la suite de la perte du contrat que Newrest détenait avec Air Canada, selon l’avis de licenciement collectif transmis par l’employeur au ministère de l’Emploi. Une centaine d’immigrants temporaires avaient alors perdu leur travail, rapportait Le Devoir à l’époque. « En venant au Canada, je cherchais une vie meilleure, pas pire. » Abdessalam Medroum

La Confédération des syndicats nationaux (CSN) est d’avis que l’entreprise savait dès l’été 2024 qu’elle perdrait son contrat avec Air Canada. En continuant d’engager des travailleurs temporaires avec des permis de travail fermés tout en sachant qu’elle mettrait fin prématurément à leurs contrats, l’entreprise a fait subir à ces employés une forme « d’exploitation financière » , affirme le syndicat. Notamment puisque leur statut migratoire dépendait entièrement de cet emploi.

Des permis spéciaux

Selon la CSN, la situation justifie l’octroi de permis de travail pour personnes vulnérables victimes de violences. Il s’agit de permis exceptionnels offerts par Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada (IRCC) qui permettent à des victimes de violence dans le cadre de leur emploi d’obtenir des permis de travail ouverts. Cette notion de violence inclut notamment la violence psychologique ou économique exercée par un employeur, comme l’abus d’un rapport de dépendance lié à un permis fermé.

La CSN a aidé 31 ex-travailleurs de Newrest à postuler pour ces permis spéciaux. Vendredi, l’une d’eux venait tout juste de recevoir un permis de travail ouvert après environ trois mois d’attente. « Le ministère nous dit toujours que les permis de travail pour personnes vulnérables sont là pour empêcher les abus des permis de travail fermés. En ce moment, en tout cas pour nous, cette mesure n’existe que sur papier » , racontait Caroline Senneville, présidente de la CSN, tout juste avant d’apprendre qu’une travailleuse avait finalement réussi à obtenir ce permis de travail.

Mais « pas de nouvelles pour les 30 autres » , confirme toutefois la centrale syndicale.

Permis de travail fermés

Le milieu syndical dénonce d’ailleurs depuis des années l’existence des permis de travail fermés, dont l’abolition avait même été recommandée par un rapporteur spécial des Nations unies. Dans un rapport publié en 2024, ce programme de migration temporaire au Canada était qualifié de « terreau propice » à des formes d’esclavage moderne. Le Conseil du patronat du Québec avait rejeté ces conclusions, faisant valoir les avantages du permis fermé, notamment dans un contexte de forte concurrence pour la main-d’œuvre.

Abdessalam Medroum ne se fait pas trop d’illusions quant à la possibilité que cette ultime « bouteille à la mer » , selon ses mots, fonctionne dans sa situation. Au téléphone, il est complètement résigné. « Franchement, depuis novembre, je n’arrive pas à réfléchir » , détaille l’homme de 41 ans qui a laissé son emploi où il avait près de 16 ans d’ancienneté au Maroc. Après un long silence, il ajoute finalement : « Pourquoi ils ont fait ça ? Ils ont bousillé ma vie… » Newrest n’avait pas répondu aux questions du Devoir au moment où ces lignes ont été écrites.

Source de l’article : Le Devoir