« Les Choses de la vie » : le coup de foudre de Claude Sautet pour Romy Schneider

Il y a, dans le premier plan des Choses de la vie, quelque chose de sidérant. Une route de campagne, un virage anodin, puis soudain le ralenti vertigineux d’une voiture qui s’échappe de la chaussée. Avec Gérard Streiff aux cascades, Claude Sautet a consacré près de deux semaines à tourner cette séquence, multipliant les caméras, les détails, décomposant le mouvement comme Étienne-Jules Marey photographiait le galop d’un cheval.

Mais ici, ce n’est pas la mécanique du choc qui intéresse le cinéaste. C’est la dilatation du temps. Ces quelques secondes où une vie entière affleure, surgit, se bouscule dans le cerveau d’un homme qui agonise dans l’herbe.

Plans serrés sur les objets projetés dans l’habitacle – paquet de Gitanes, trousseau de clés –, sur les tonneaux qui renversent cette vie, sur ce volant hors de contrôle, sur le visage de Pierre (Michel Piccoli) qui se défait et s’abîme.

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Et cette roue qui se détache de la voiture, qui file au ralenti comme si la vie s’en allait et continuait sans lui, indépendante, incertaine : tombera‑t‑elle côté pile ou côté face ? L’effet recherché n’est pas le spectaculaire mais une sensation intérieure : la subjectivité d’un homme qui voit le monde verser dans l’irréalité.

La lettre de l’hésitation

Tout autour de lui, les gens s’affairent. Il les entend. On va chercher un extincteur, on appelle l’ambulance, les gendarmes demandent aux badauds de s’écarter, le chauffeur routier ressasse les circonstances de l’accident : « J’ai calé. » Pour eux, c’est un banal accident de la route, pour Pierre, c’est un drame intime.

Pierre est architecte, la quarantaine élégante, l’assurance d’un homme accompli. Il roule vers sa nouvelle vie avec Hélène (Romy Schneider), quinze ans de moins, jeune femme passionnée et exigeante. Dans sa poche, une lettre. Une lettre de rupture qu’il a écrite sur une humeur, puis déchirée mentalement.

Car Pierre vient de trancher : oui, il ose. Oui, il quitte le rivage sûr – Catherine son ex-compagne (Lea Massari), Bertrand son fils qui grandit, Paris, les habitudes, la tendresse usée – pour le grand large amoureux et un nouveau projet de vie avec la belle Hélène à Tunis.

Mais il n’a pas détruit la lettre, qui est toujours dans sa poche quand l’accident survient. Les choses de la vie, précisément : ce hasard brutal qui frappe au mauvais moment, quand tout pourrait encore se jouer autrement. « La dramaturgie de la vie, c’est l’incertitude » Avec Les Choses de la vie, Claude Sautet abandonne, à 45 ans, le polar et le film de genre pour installer sa « touche » : un cinéma intimiste qui pétrit sa matière première : l’incertitude. « La dramaturgie de la vie, c’est l’incertitude » , disait explicitement le cinéaste. Et ce film inaugural du « nouveau Sautet » en est la démonstration clinique.

Pierre n’est pas un lâche ordinaire, c’est un homme lucide jusqu’à la paralysie, intelligent jusqu’à l’impuissance. Il sait concevoir des bâtiments, calculer des structures, imposer des jardins quand les promoteurs veulent des parkings, mais il demeure incapable de formuler un désir net quand il s’agit de lui.

Dans le roman de Paul Guimard (publié en 1967 chez Denoël) qui inspire le film et porte déjà ce titre, le personnage était un avocat – donc un homme de parole. Dans le scénario, Pierre devient un bâtisseur de formes, un technicien du concret. Il sait dessiner l’espace mais pas habiter le sien. Il trace des plans mais se perd dans sa propre géographie sentimentale.

Comme un nageur épuisé entre deux rives

Hélène supplie Pierre de parler, de s’engager, de prouver. Il bafouille, esquive, sourit avec une tendresse gênée. Catherine, son ex-compagne (le flou est entretenu sur son statut), devine tout sans rien dire, se retire en silence, déjà résignée. Elle a même pris un amant – ces cigares dans le cendrier que Pierre reconnaît, appartenant à l’un de ses propres amis.

Entre les deux femmes, Pierre flotte comme un nageur épuisé qui ne sait plus quelle rive rejoindre. Son fils Bertrand (Gérard Lartigau) réclame des vacances ensemble sur l’île de Ré, dans la maison de famille, avec la promesse de régates en voilier comme une dernière bouffée d’enfance.

Sans doute l’ultime virée entre le père et le fils avant que ce jeune homme ne s’envole. Comment refuser cela à un fils alors qu’Hélène le presse de « signer les papiers » pour l’installation à Tunis ? Pierre ne peut refuser cela à son fils et laisse les choses « flotter » avec Hélène…

Un air à la manière d’un concerto baroque

Cette hésitation entre deux vies trouve sa métaphore la plus saisissante dans une scène onirique d’une audace formidable. Pierre, couché dans l’herbe, entre la vie et la mort, imagine son mariage avec Hélène. La caméra glisse d’abord du côté gauche de la table de banquet : son fils et sa fiancée, son père, son ami de toujours (Jean Bouise), les parents d’Hélène, Catherine et son nouveau compagnon.

Tout le bonheur promis, la fête familiale, l’avenir qui sourit dans un toast à la vie. Et puis la caméra continue son mouvement vers la droite de la table, implacable, et l’on découvre les visages de l’accident, les gendarmes, le prêtre qui lui a donné l’extrême-onction, le chauffeur routier impliqué jusqu’au brancardier de l’ambulance.

Le tout sur un air que Philippe Sarde a composé à la manière d’un concerto baroque. D’un côté la vie, de l’autre la mort. Même table, même célébration, même musique. Choisir entre la vie et la mort quand on est entre la vie et la mort : voilà le vertige Sautet concentré dans un seul plan-séquence.

Le mariage devient enterrement, la noce se transforme en veillée funèbre et Pierre assiste à sa propre hésitation finale, celle qu’il ne peut plus trancher.

L’art des silences chez Dabadie

Cette impuissance à dire structure de nombreuses scènes : phrases interrompues, répliques en décalage, silences lourds. C’est là que le coscénariste, Jean-Loup Dabadie apporte sa patte décisive : des dialogues apparemment simples mais pleins de sous-entendus, une façon très moderne de parler de sentiments sans lyrisme tapageur, avec une sorte de pudeur ironique.

Un mélange de tendresse et de cruauté, une lucidité terrible sur les relations amoureuses. Cette collaboration inaugurale entre Dabadie et Sautet deviendra l’une des plus importantes du cinéma français des années 1970.

La structure tout en flash-back épouse le mécanisme de la mémoire : souvenirs par associations (un objet, une phrase, un paysage), retours en arrière partiels, répétitions de certains plans comme des obsessions.

Ce que Sautet photographie ici, avec une précision quasi documentaire, c’est l’emballement de la conscience face à la mort. Pierre revoit tout, réévalue tout, rejuge tout. Il a choisi – oui, pour une fois il a osé – et le destin le fauche au moment précis où il allait revivre.

Cette sensation que toute une vie tient dans quelques secondes, Sautet la rend palpable par son travail obsessionnel sur les détails et les gestes. Cette cigarette que Piccoli allume sans cesse, en toute occasion, traduit chez ce personnage le tourment, le besoin de porter quelque chose à ses lèvres, pour ne pas avoir à dire. Fumer pour se taire quand Hélène attend des mots.

Chronique d’un malaise bourgeois

Les Choses de la vie installe aussi le décor social qui reviendra film après film : la bourgeoisie urbaine, les professions intellectuelles ou libérales, le confort matériel, les maisons de campagne, les voitures, les restaurants et la première averse − il y en aura tant d’autres ! Ni glorification, ni règlement de comptes chez Sautet. Juste le constat que le couple bourgeois est un lieu de malaise plus que de confort.

Peut-on tout recommencer à mi-vie ? C’est une question obsédante qui structurera toute la décennie Sautet. Cette figure de l’homme qui doute, le cinéaste va la décliner en variations successives. Dans César et Rosalie (1972), il inverse la donne : c’est Rosalie, entre deux hommes, qui incarne cette incapacité à trancher entre le passé (David) et le présent (César).

Avec Vincent, François, Paul et les autres (1974), il élargit le champ : ce n’est plus un individu en crise mais toute une génération d’hommes autour de la cinquantaine qui se retrouve au bord du gouffre – faillites professionnelles, couples qui craquent, corps fatigués, illusions qui s’effritent.

Mado (1976) explore le versant plus sombre du même milieu : le monde des affaires, la corruption morale, les compromis où tout s’achète avec cette jeune prostituée que Piccoli ne sait pas aimer.

Jusqu’à Une histoire simple (1978) où Claude Sautet place enfin une femme – Marie (toujours Romy Schneider) – face à cette même interrogation existentielle. Et comme toujours chez Sautet, les femmes sont plus courageuses que les hommes : elles tranchent quand ils doutent. « Je cherche un metteur en scène » L’histoire du film tient d’un enchaînement d’heureux hasards. Paul Guimard souhaitait adapter son roman. Il demande à Jean-Loup Dabadie une adaptation mais personne n’en veut. Ni Claude Chabrol, ni Alain Cavalier.

Jean-Loup Dabadie, plus connu pour ses sketchs de Guy Bedos, se rabat sur Claude Sautet, à qui il glisse le scénario avec un mot : « Je cherche un metteur en scène, et il n’y a que toi qui puisses me conseiller. » C’est la femme du cinéaste qui lit d’abord le texte. Elle n’aime pas le personnage mais trouve l’accident formidable. Sautet le lit ensuite, d’une traite – ce qu’il ne faisait jamais. Le lendemain matin, il appelle son agent Jean-Louis Livi : « Jean-Loup m’a envoyé un scénario et je vais le faire. Il y a un accident et c’est très intéressant à tourner. » Pas question de marcher sur les traces de Claude Lelouch

Le casting est un défi. Les producteurs Raymond Danon, Roland Girard et Jean Bolvary prévoient, dans le contrat, Yves Montand et Annie Girardot pour reformer le tandem de Vivre pour vivre, sorti en 1967.

Sautet refuse : pas question de marcher sur les traces de Claude Lelouch. Il veut Piccoli, qu’il a admiré dans Le Doulos de Jean-Pierre Melville : « Je ne voyais qu’un seul acteur qui puisse rester dans le coma allongé sur l’herbe, avec une voix : Piccoli. » Le comédien, lui, voit clair : « Je devais être à ses yeux une sorte de représentation de lui-même. » Comme un double intime avec la première colère de Piccoli à l’écran, à la façon de Sautet. Nous sommes trois ans avant la grande colère du gigot du dimanche de François, Paul, Vincent et les autres.

La nuque et le chignon de Romy Schneider

Reste le rôle féminin. Aucune actrice française ne plaît à Sautet. C’est Jacques Deray qui lui souffle le nom de Romy Schneider, alors en postsynchro de La Piscine aux studios de Boulogne. Claude Sautet s’y rend avec un a priori : « J’avais d’elle l’image de Sissi. » Le choc qu’il ressent n’en est que plus grand. Il aperçoit d’abord Romy de dos, dans l’ombre d’un couloir. Sa nuque et son chignon. L’image s’imprègne en lui, indélébile. Remué, il ne lui parle même pas sur le moment, préférant la rappeler pour un déjeuner. « Là, je suis tombé sur une jeune femme très drôle, très vivante, et on s’est plu » dira-t-il plus tard. Cette nuque, ce chignon devient presque la première vision que nous avons d’elle dans le film, devant la machine à écrire.

Claude Sautet recycle son propre choc amoureux dans la mise en scène. En vérité, on aperçoit d’abord les fesses de Romy allongée à côté de Piccoli, petite évocation de la chute de reins de Bardot dans Le Mépris.

De faux pommiers dans un champ de maïs

Sur le plateau, il fait baisser la voix de Romy, qui avait tendance à naturellement parler fort. Plus elle parle bas, plus elle est juste. Pour l’accident, Sautet fait construire un tronçon de route près de Thoiry, dans les Yvelines.

Il fait planter de faux pommiers dans un champ de maïs, dont les feuilles sont repeintes tous les matins pour avoir exactement le même vert à l’image pendant les dix-huit jours qu’a duré le tournage de la séquence. La voiture de Pierre est une Alfa Romeo Giulietta Sprint Veloce 1962, un modèle rare.

Philippe Sarde, dans sa première grande collaboration avec le cinéaste, compose un thème mélancolique récurrent qui n’envahit jamais les scènes mais vient soutenir les moments clés. La Chanson d’Hélène, chantée par Romy et Piccoli, connaît une grande postérité − mais si vous écoutez bien les paroles, elle trahit le sens final du film.

Le grand conteur des seventies

Le succès du film est immédiat : près de trois millions d’entrées, ce qui le propulse à la neuvième place au box-office de l’année 1970. Les Choses de la vie révèle Sautet au grand public et ouvre la route à toute sa grande période.

Lui qui se croyait assigné à raccommoder les scénarios des autres s’impose comme le grand conteur des seventies en 24 images par seconde.

Il faut revoir sur Arte ce classique, qui demeure, cinquante-cinq ans après sa sortie, l’un des plus beaux films sur le regret et l’urgence. Parce qu’il nous rappelle, dans le fracas d’une tôle froissée, que l’amour ne supporte aucun délai. Aimer, c’est choisir. Et choisir, c’est maintenant. Pas demain.

Source de l’article : Le Point