Déclin du textile au Maroc: renoncements internes et investissements contre l’intérêt national

Un secteur jadis rival de l’Espagne et de la Turquie, aujourd’hui sous pression. Longtemps présenté comme l’un des piliers de l’industrialisation marocaine, le textile-habillement traverse une phase de fragilisation inquiétante, malgré des atouts structurels reconnus et des performances historiques qui en faisaient un concurrent crédible de l’Espagne et de Turquie sur le marché européen.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Alors que le secteur employait des centaines de milliers de personnes et constituait l’un des premiers pourvoyeurs d’exportations industrielles, sa dynamique s’est progressivement essoufflée. La pression concurrentielle asiatique s’est accentuée, certes, mais elle n’explique pas à elle seule la perte de vitesse d’un secteur qui disposait d’avantages comparatifs clairs : proximité géographique avec l’Europe, délais courts, flexibilité industrielle et accords de libre-échange structurants.

Dans le même temps, l’environnement macroéconomique a évolué. Le Maroc affiche aujourd’hui une inflation parmi les plus maîtrisées, un argument décisif pour les investisseurs industriels. Pourtant, ces fondamentaux favorables n’ont pas suffi à enrayer l’érosion de la compétitivité du textile national, au moment même où la Turquie, malgré une inflation élevée, continue de capter des investissements massifs et de consolider son amont industriel, tandis que l’Espagne a su repositionner son offre sur la valeur ajoutée, la marque et la réactivité.

La question devient alors inévitable, comment un secteur aussi stratégique a-t-il pu perdre autant de terrain?

Au-delà des facteurs externes, de plus en plus d’observateurs pointent des dysfonctionnements internes, des choix industriels discutables et une vision à court terme qui ont fragilisé l’écosystème.

Plus troublant encore, certains s’interrogent sur le rôle d’investissements marocains détournés vers l’étranger, parfois dans des pays concurrents directs du Maroc sur le textile. Quand des capitaux nationaux financent des capacités de production hors du pays, contribuant indirectement à renforcer des chaînes de valeur concurrentes, la question de la cohérence économique et du patriotisme industriel se pose avec acuité.

Peut-on parler de simples décisions privées dictées par la rentabilité immédiate, ou faut-il y voir l’effet d’intérêts discrets, peu soucieux de l’impact sur l’emploi, la balance commerciale et la souveraineté industrielle?

Le débat mérite d’être posé, d’autant plus que le textile reste un secteur à fort effet d’entraînement sur l’ensemble de l’économie, emploi féminin, sous-traitance, logistique, formation et exportations.

Le paradoxe est frappant. Alors que les discours officiels mettent en avant la nécessité de renforcer les chaînes de valeur locales et de bâtir une industrie résiliente, le textile marocain semble avoir été abandonné à une lente érosion, sans stratégie offensive claire face à l’Espagne, à la Turquie et, plus encore, à l’Asie.

Ce recul n’est pas une fatalité. Les chiffres montrent que le Maroc conserve des atouts déterminants, stabilité macroéconomique, accès privilégié aux marchés européens et africains, potentiel de montée en gamme. Mais encore faut-il une volonté politique et industrielle assumée, un encadrement rigoureux des choix d’investissement et une mise en responsabilité de tous les acteurs du secteur.

À défaut, le risque est clair : voir un pilier historique de l’industrie nationale continuer à s’affaiblir, pendant que d’autres en récoltent les fruits. Et l’histoire retiendra alors non pas la fatalité de la concurrence mondiale, mais les renoncements internes qui auront précipité le déclin d’un secteur jadis emblématique.

Source de l’article : lareleve.ma