Lamine Yamal, le projet inachevé du Maroc : « Quand tu as 15 ans et que ton coach Xavi te parle de l’Espagne… »
Le rêve de la Fédération marocaine s’est évanoui à la fin de l’été 2023. Le 8 septembre, Lamine Yamal a vécu sa première sélection avec l’Espagne, les grands, les A. Il avait 16 ans mais on ne lui parlait déjà pas d’âge. Deux semaines plus tôt, il avait dîné avec Walid Regragui dans un restaurant de Barcelone. Une rencontre de courtoisie entre les deux hommes, l’avocat du jeune joueur grignotant à une autre table, pour le volet formel. Une dernière carte abattue par le Maroc, qui se sait alors en ballottage défavorable, le gamin a disputé l’Euro U17 en Hongrie, quelques mois plus tôt.
Le sélectionneur marocain n’y va pas en frontal, il invite le joueur à prendre son temps. En marge du match des Lions face au Chili, le 23 septembre 2022 (2-0), le président de la Fédé, Fouzi Lekjaa, a déjà eu ce même type de discours, ambitieux sur l’avenir foot du Maroc, prudent sur la sensibilité de l’adolescent, qui a fait ses classes dans les catégories jeunes de l’Espagne. Fin août 2023, quelques jours après le dîner de Barcelone, le respectueux Lamine Yamal appellera Regragui pour lui annoncer son choix final, celui de la Roja. « C’est triste, frustrant, mais c’est comme ça » , glisse Rabie Takassa. Aujourd’hui responsable pour la FRMF de la cellule de recrutement des jeunes binationaux, dans toute l’Europe, Takassa, 42 ans, est un personnage hors norme. Il a été à l’origine de la venue d’Achraf Hakimi chez les U17 marocains. Il est d’abord un collectionneur et un geek du foot, son garage en Espagne est rempli d’exemplaires de Onze Mondial et de France Football, depuis la création des deux revues.
Yamal a été repéré sur Barça TV
Il a découvert Lamine Yamal en regardant Barça TV, et déplore souvent la disparition de cette chaîne, une mine d’or pour les recruteurs. Il le voit se régaler en faisant du foot à 7 à la Masia, commence le suivi, sans forcer, on n’a pas le droit d’accoster un mineur, un mini-mineur, en l’occurrence. Il prend contact avec son entourage en 2017, alors que Lamine Yamal a 10 ans. Il fait plusieurs visites au domicile de la famille dans le quartier de Rocafonda, à Mataro. Il rencontre sa grand-mère Fatima, son père Mounir Nasraoui, son oncle Abdelkhalak, le père du cousin de Lamine Yamal, Mohamed, qui accompagne le joueur partout. « La décoration de la maison est marocaine, il y a des sourates du Coran encadrées au mur, il mange marocain, on respire le Maroc, se souvient le recruteur. Si tu observes la maison où Lamine a passé son enfance, tu sais que notre pays a une chance. » Avec l’oncle Abdelkhalak, le courant passe à merveille. « Il faut de la patience et du souffle » , sourit Takassa. Il n’en manque pas, mais le dossier Lamine Yamal va commencer à échapper à sa nation.
Nasser Larguet, le DTN qui a restructuré le foot marocain, de la formation au scouting, est remercié par la Fédé en mai 2019. « Une période de latence va suivre, explique Takassa. Il y a un long moment de transition, certains dossiers sont gelés en attendant le DTN suivant. À cela s’ajoute l’arrivée du Covid. Pendant ce temps-là, Lamine va commencer à être dans une bonne dynamique avec l’Espagne, U15, U16, U17, il prend ses habitudes. Il y a d’autres circonstances, aussi. » La mère de Lamine Yamal, Sheila Ebana, penche pour la Roja. Tout comme le premier agent du joueur, Ivan de La Pena, puis son successeur, Jorge Mendes. Fin 2022-début 2023, Albert Luque, fraîchement nommé directeur sportif des équipes nationales espagnoles, veut contrer le pressing renaissant du Maroc. L’ancien joueur de La Corogne a un atout majeur. « Xavi Hernandez, confie Takassa. La légende du Barça. Quand tu as 15 ans et que ton coach Xavi te parle de l’Espagne comme une vitrine internationale, de Ballon d’Or, d’Euro – et Lamine se focalise beaucoup sur l’Euro… Tu ne peux pas faire grand-chose. » À tous les étages, de Regragui à Lekjaa. « Lamine Yamal n’était pas un dossier facile, mais le Maroc se devait d’y aller à fond, sans regrets, estime Larguet. Il n’a d’ailleurs pas connu beaucoup d’échecs sur les binationaux, et il a fait bouger les lignes, les Fédérations européennes essayent de répliquer. Aujourd’hui, cette nation n’a rien à envier aux autres. Elle a les infrastructures, l’engouement, elle truste les trophées à l’échelle internationale. Vous avez vu les U20 qui rivalisent avec les meilleurs mondiaux. En choisissant le Maroc, tout Marocain peut performer, gagner des titres, et ne pas se dévaloriser dans sa carrière internationale. » Rencontré en mai dernier, le président Lekjaa s’est voulu beau joueur : « Lamine Yamal – son nom, en vrai, est d’ailleurs Amine Jamal – a décidé de jouer pour l’équipe nationale espagnole. Personne n’a contesté son choix. Tout le monde suit ses matches avec enthousiasme en lui souhaitant le plus grand succès. Vous respectez le choix. Dans la vie, il y a des bonnes et des mauvaises surprises. Vous ne pouvez pas prétendre les prévenir toutes, ce ne sont pas des calculs mathématiques. Nous, on souhaite bonne chance à Lamine Yamal. Plus il prospérera, plus il donnera l’exemple aux jeunes Marocains, puisqu’il est Marocain. » Et aux jeunes Espagnols, puisqu’il est Espagnol.
Source de l’article : L'Équipe



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