2015 : comment le rap français a ouvert son second âge d’or en dix albums

Des stades conquis en quelques heures, des albums plaqués or ou platine en quelques jours, des contrats aux armées de zéros paraphés par les majors en quelques semaines… Depuis plusieurs années, et avec toujours plus de panache en 2025, le rap français n’a plus rien à prouver : il a gagné. Importé d’outre-Atlantique il y a plus de 40 ans, le genre était régulièrement taxé d’effet de mode. Grâce à la ténacité et la créativité de ses représentants, il est devenu la musique la plus écoutée dans l’Hexagone. Une étape cruciale de ce marathon, où tous les astres se sont alignés pour accrocher le podium, s’est jouée il y a dix ans.

Retour en 2015. À première vue, excepté un ex-MC de la Sexion d’Assaut inféodé par la variété ( Gims ), le rap est absent des palmarès. Mais dans un monde encore parallèle, les rappeurs décollent grâce au streaming. La crise du disque des années 2000 les a percutés de plein fouet, des maisons de disque leur ont refermé leurs portes, alors ils sont « prêts avant les autres » à conquérir cet Eldorado en ligne, explique le journaliste Sophian Fanen sur France Culture . « Parce qu’ils sont indépendants dans leur production [les home studios se sont généralisés], dans leurs moyens de distribution, notamment avec Musicast qui va devenir un distributeur numérique, parce qu’ils ont fédéré leur communauté grâce aux réseaux sociaux… » Résultat : grâce à ce décloisonnement numérique, une jeune génération très à l’écoute, et une musique en pleine forme créative, des nouveaux noms comme Nekfeu et Jul s’inscrivent en haut des tops Deezer ou Spotify à côté de vétérans comme Booba , pendant que des Niska, Gradur ou SCH affolent les compteurs de vues sur YouTube. Le point commun entre ces futures têtes d’affiches ? Des sonorités souvent virales, et toujours hybridées. « Quelque chose d’extrêmement fort se passe, se remémore Oriana Convelbo, fondatrice d’une structure d’accompagnement d’artistes, dans Un Monde Nouveau . Les apports mélodiques changent tout, avec de plus en plus de refrains, et d’autres typologies de musiques, donc des niches, des musiques qui viennent des diasporas » . Trap exaltée, cloud rap autotuné, boom bap dépoussiéré : s’il fallait garder dix phénomènes de cette année où le second âge d’or du rap a commencé à se forger, ce seraient ceux-ci.

Gradur – L’Homme au bob « Qu’est-ce que vous aviez mangé en 2015 ? » — « Je sais pas, tout le monde avait la dalle, c’était l’arène. » Même au micro de France Inter dix ans après son ascension éclair, Gradur ne s’explique toujours pas ce momentum. Pourtant, il en est un sacré archétype. Un ex-militaire originaire de Roubaix, né en 1990, dont la saga de freestyles Sheguey, concentré de brutalité et de spontanéité, explose sur YouTube et lui offre une rampe de lancement parfaite pour un premier album blockbuster en février 2015 : L’Homme au Bob. Une avalanche de morceaux uppercuts, qui contient même des feat avec Migos et Chief Keef, les machines américaines trap et drill qui l’ont inspiré.

S’il a pu inviter ses icônes, c’est aussi grâce à ce gros truc en plus avec lequel il rend culte même un refrain bestial où sa voix rêche ordonne : « sur du Gradur fais des pompes, des tractions » . L’énergie de Wanani Gradi Mariadi est communicative, car elle est sans filtre. Nul besoin d’une plume surstylisée, ni d’une quelconque posture. Il le dit lui-même sur le morceau qui ouvre son premier album : « J’écris mes textes aux toilettes, c’est pour mieux rapper de la merde » . Alors, la meilleure façon d’écouter le rappeur du nord, c’est peut-être lui qui la formule le mieux pour pour Vice en 2015 : « C’est une volonté de ne pas me prendre au sérieux. J’écoute une instru, et si ça me plaît, j’essaie de kicker. […] Si tu veux te vider la tête, te défouler, tu m’écoutes : c’est fait pour ça » .

Hamza – H24

Le « Young Thug de Bruxelles. » Le 11 mai 2015, quand Hamza Al-Farissi, 20 ans, libère sa deuxième mixtape sur HauteCulture.com , les comparaisons avec l’hyperpuissance du hip-hop fusent. « Les grimaces vocales du rappeur exubérant Young Thug, les mélodies dansantes du chanteur Jeremih, celles haut perchées de Swae Lee planent, son sens du gimmick répétitif rappelle Future, roi de la trap décadente, quand beaucoup d’instrumentaux contiennent des échos de la trap baroque de Travis Scott » , récapitule Mehdi Maïzi sur France inter . Mais ces recettes américaines encore peu diffusées côté francophonie, le rappeur-producteur belge les a relevées avec sa sauce signature.

Pour cuisiner du Hamza , auto-proclamé « New Michael Jackson » , tous les ingrédients sont stockés dans H-24 : un assortiment de femmes à charmer et de billets à flamber, un soupçon de franglais, une pincée de vulgarité… le tout sur une base mélodique forte en miel. Aiguillé par les CD RnB de BlackStreet ou de Jodeci qu’il grave pour son père, mais aussi les refrains catchys de 50 Cent de son enfance, Hamza chante autant qu’il débite. Et cela sans que ce soit encore la norme à l’époque. « J’ai commencé par rapper et j’ai très vite commencé à rajouter des mélodies dans mes morceaux parce que j’ai toujours kiffé ça » , résume-t-il, simplement, sur France Inter . Dix ans plus tard, ses sonorités désinhibées lui assurent la médaille de bronze des morceaux les plus écoutés du Spotify français en 2025 avec le magnétique Kyky2bondy.

Nekfeu – Feu

Qui aurait imaginé, qu’au début des années 2010, le rap allait aussi s’offrir une nouvelle jeunesse… en remontant dans le temps ? Aux premières chaleurs de l’été 2011, un quintet de kickeurs parisiens rappent leur dévotion aux piliers sur lesquels leur musique s’est construite. « On prend le rap à la source : rime, sample et flow » , entend-on sur l’un des premiers morceaux du groupe (bien nommé), 1995. Tous vénèrent les instrus boom bap, les schémas de rimes techniques, certains ont fait leurs armes dans les battle des Rap Contenders. Et vingt ans après les albums cultes de ses mentors des Sages Poètes de la rue ou d’ Akhenaton , c’est l’heure pour l’un de ces jeunes loups de quitter la meute. Le 8 juin 2015, à 25 ans, Nekfeu passe son baptême de Feu.

Ancienne école ? Nouvelle école ? Difficile de coller une étiquette de « puriste » au premier album de Ken Samaras. À coups d’assonances, d’allitérations, de placements nets, il mêle technicité old school et musicalité plus actuelle dans des flow parfois chantés, et quelques échos à l’un des rappeurs pop star de l’époque, Drake. « C’est l’album pour tous » , affirme-t-il à Augustin Trapenard . Sa place sur les podiums Spotify et Deezer lui donnera raison. Dix ans plus tard, si certaines punchlines sonnent un peu scolaire, paraissent trop démonstratives et certaines rimes poussives, l’impact de ce pont musical entre 1995 et 2015 sur une génération d’artistes est indéniable.

Note : en novembre 2024, l’ex-compagne du rappeur a dénoncé des faits de violences psychologiques, sexuelles et physiques de sa part. Des accusations qu’il dément. Le parquet a classé sans suite, entre septembre 2023 et mai 2024, trois plaintes successives pour viol, violence et harcèlement. La semaine du 29 septembre au 5 octobre 2025, il a été placé en garde à vue dans le cadre d’une nouvelle plainte déposée par la même femme pour les mêmes faits.

Bigflo et Oli – La Cour des grands « Des rappeurs sympas à mille lieues des gangstas » ( RFI ). « Des adeptes d’un rap qui ne se la pète pas » ( France Info ). « Il y a un an, je n’écoutais pas de rap… mais je ne les connaissais pas » ( Madmoizelle ). À la fin du printemps 2015, un miracle se réalise, les oreilles allergiques au hip-hop français auraient trouvé un nouveau remède miracle. Il tient en deux mots : Bigflo et Oli . En quelques semaines, le premier album des frères toulousains, La Cour des grands, est disque d’or, et le benjamin (18 ans) devient le plus jeune rappeur à décrocher cette certification. « On a voulu faire aimer le rap à ceux qui ne l’aimaient pas » , déclare l’aîné (22 ans) sur France Inter . Et ils ont réussi. Mais à quel prix ?

Sur la forme, le duo a révisé ses classiques. Les battles écumées leur permettent d’agencer des rimes honorables et leurs flows « à l’ancienne » , passés par les moulinettes IAM et Orelsan, sont calibrés. Sur le fond, le duo divise. Pour un morceau matraqué sur NRJ comme Gangsta, ils raillent le bling-bling d’un certain rap, et prônent l’autodérision pour raconter leur petite vie. « Beaucoup ont cru que c’était en opposition avec certains codes du rap, ce qui n’était pas le cas, on est fan de plein de rappeurs qui utilisent ces codes, justifie Bigflo, invité de Totémic . […] C’était juste pour montrer que nous, c’est pas ça. » Mais cette opposition constante, parfois condescendante et marketing, avec le reste des rappeurs a pu irriter. Surtout si c’est pour faire parler un fœtus dans le malaisant Le Cordon …

Lacrim – R.I.P.R.O Volume 1 et 2

Une localisation secrète au cœur du désert du Maroc. Deux chaises. Un journaliste. Et un rappeur. Le 13 mai 2015, quand il répond à Clique , ça fait bientôt deux mois que Karim Zenoud, alias Lacrim , a été condamné à trois ans de prison pour détention et transport d’armes. Et ça fait bientôt deux mois qu’il est en fuite. Pourquoi ? « Si je veux rester dehors, c’est pas pour m’amuser, c’est pour travailler, justifie alors le trentenaire. J’ai un album en cours, je ne peux pas lâcher ce truc-là. […] Et après, je vais y aller de moi-même. » Cavale opportuniste ou fuite artistique ? « Malgré nous, sa fuite ajoute une théâtralité à l’histoire de Lacrim, se rappelle son producteur Kore pour Mosaïque. […] Ça l’élève presque au rang de mythe » .

Quand le premier volet de sa mixtape R.I.P.R.O est lâché le 1er juin 2025, un an après la déflagration de son premier album Corleone, son rap étiqueté « de rue » se hisse en tête des ventes. Sa formule crapuleuse, où s’entremêlent bénéfices délictuels et tourments de l’illicite, sur des beats ténébreux et des flows assassins, trouve une intensité toute particulière dans ce contexte. Le tout avec un casting 5 étoiles : Migos, Gradur, Sadek… et un certain SCH qui fera parler de lui dans quelques mois. Le 9 novembre, quelques semaines après la naissance de sa fille, Lacrim se rend dans un commissariat du Val-de-Marne « pour payer sa dette » . La deuxième partie de R.I.P.R.O sortira un mois plus tard. Mais le hashtag « Libérez Lacrim » n’aura pas attendu pour s’imprimer sur les réseaux sociaux et les t-shirts.

Vald – NQNT 2 « Ni Queue Ni Tête » . Ou « NQNT » pour les intimes. Ce ne sont pas les critiques qui l’écrivent, c’est Valentin Le Du, alias Vald , qui nomme ses premières mixtapes comme ça. Et à la première écoute, son rap peut en effet paraître déréglé, décalé, désabusé… et même provocateur quand il rêve de « baiser le monde comme un autiste » dans un morceau de 2014. Pourtant, ça marche. Début juin 2015, le premier single de NQNT 2 fait bugger YouTube : « Bonjour » . Un déluge de clics tombe pour un refrain aussi trollesque qu’entêtant (texto : « Il a pas dit : » Bonjour « . Du coup, il s’est fait niquer sa mère » ). Alors pourquoi se prendre au sérieux ? « On en fait un peu trop sur le caractère super intello du rap, s’amusera plus tard l’électron libre d’Aulnay-sous-Bois sur France Inter . […] Mais des fois c’est quand même un peu la philosophie pour les nuls » . Pourtant, derrière ces buzzs calibrés et amplifiés par les nouveaux réseaux sociaux, du rap, il en dégouline de cette mixtape. Sur un morceau comme Urbanisme, le Vald qui a écouté Alkpote et la Sexion d’Assaut, s’appuie sur un flow ciselé et des images qui lui permettent de mettre en place un jeu de rôle entre générations. Toutes les instrumentales, parfois datées, et les figures de styles souvent chargées, n’ont pas fait date. Mais ce don pour « l’entertainement » cynique, qui lui permettra, dix ans plus tard, de secouer des salles de 40 000 persones, est déjà né.

Niska – Charo Life

La formule « Niska 2015 » est simple : diction abrasive, gimmicks impulsives et gestuelle facile à reproduire à la maison. Pas encore de mélodies addictives comme sur l’irrésistible « pouloulou » de son futur hit « Réseaux » . Mais c’est amplement suffisant pour l’hymne trap qui va faire trembler, des vestiaires du Parc des Princes aux discothèques des quatre coins de l’Hexagone : « Freestyle PSG » , publié le 29 mars 2015 sur YouTube. Propulsé par son énergie contagieuse et son flow brut de décoffrage, le rappeur d’Évry-Courcouronnes de 20 ans devient viral à l’heure où TikTok n’est même pas encore l’App Store. Et son couplet sur le missile « Sapés comme jamais » du grand maître d’armes Gims le propulse encore plus haut.

L’heure de la première mixtape sonne donc le 2 octobre pour Stanislas Dinga Pinto. Sur Charo Life, pas encore ses autres tubes générationnels, mais une catharsis de morceaux où Niska s’entraîne à boxer des beats électriques. Comme un incubateur pour les futurs bangers qu’il forgera. La plume n’est pas bien fine, les textes peu recherchés, mais à quoi bon quand tous les chemins doivent mener au turn-up ? Comme au sein de cette vague plus décomplexée, plus instinctive du rap, « il y a effectivement des morceaux qui ne parlent de rien. Ça ne veut pas dire que le rap français est devenu dérisoire, rappelle le journaliste Olivier Cachin sur France Culture . Ça veut dire qu’il s’est permis ce luxe – comme la variété – de ne pas toujours être forcément dénonciateur […] et de pouvoir raconter des histoires banales. Ou même pas des histoires, juste des chansons. » Note : en 2019, Aya Nakamura partage un cliché sur lequel elle apparaît le visage tuméfié. À l’époque, des spéculations circulent sur une possible implication de Niska, avec qui elle aurait entretenu une relation. L’année suivante, interrogée à ce sujet, la chanteuse évoque des violences subies de la part de son compagnon d’alors, sans toutefois confirmer ni infirmer l’identité de la personne concernée.

PNL – Le Monde Chico

Mi-novembre 2015, c’est au tour d’un duo phénomène de prendre ses quartiers sur la radio Skyrock toute une semaine : PNL . Leur second album Le Monde Chico est sorti deux semaines plus tôt, et il commence à faire beaucoup de bruit. Pourtant, ni Ademo ni N.O.S ne mettront un pied dans le studio de Planète Rap. Seuls quelques proches et un petit capucin seront envoyés pour les représenter. Car les deux frères de Corbeil-Essonnes au credo autarcique « Que La Famille » ne font pas d’interviews et n’en feront jamais. Dans un contexte de course à l’hyper-médiatisation, « la nouvelle génération les voyait en super-héros pour ce côté mystérieux » , se souvient le beatmaker Lyele sur France Inter . Alors, seule leur musique va parler pour eux.

Se sont-ils engagés dans la trap dure en pleine émergence ? Ou dans le boom bap technique en pleine résurgence ? Aucun des deux. Tarik et Nabil rappent autant qu’ils chantent leur spleen du dealer avec un argot autotuné qui flotte sur des nappes aériennes. Mais cette déclinaison française du cloud rap divise chez les puristes. « On voit bien qu’il y a les pros et les anti-PNL, raconte Benjamine Weil, essayiste et philosophe, sur France Culture. […] Ça vient questionner jusqu’à l’ADN du rap. » Dix ans plus tard, comme nombre de leurs homologues en pleine expérimentation en 2015, cette mélancolie et cette musicalité hypnotiques ont rebattu les cartes du rap français. Et Le Monde ou rien restera à jamais un hymne céleste de son deuxième âge d’or.

SCH – A7 « La première fois que je l’entends, je ne comprends pas, avoue le journaliste Mehdi Maïzi dans un entretien avec le rappeur Gradur. La manière de parler, la diction, le look… il y avait quelque chose de nouveau. Il m’a fallu un peu de temps pour me rendre compte qu’il était vraiment fort. » Son débit est haché, son flow versatile, son style maffioso moderne, sa plume crapuleuse : quand Julien Schwarzer, 22 ans ans, dévoile le premier clip de sa première mixtape le 15 octobre 2015, Gomorra, il émerge des bas-fonds de La Scampia. Et depuis ce quartier napolitain, place forte de la Camorra, le ténébreux Marseillais aux cheveux longs lance son OPA sur le rap français.

Un mois plus tard, toutes les clés pour comprendre le personnage vont transiter par A7. Avec un autotune inhospitalier et sur des beats funestes, SCH est habité pendant 14 morceaux « du goût du chiffre » , du goût de l’illicite, pour goûter à tout prix à cette ascension sociale qui l’obsède et continuera à l’obséder ( « Se lever pour 1200, c’est insultant » ). En ressortent des hits égo-trip comme Champs-Elysées, mais aussi des classiques du rap en puissance comme A7, ou Fusil. « C’est le projet de mon enfance et de ma jeunesse que je n’oublierai jamais » , explique-t-il à l’Abcdr du son . Une première mixtape si enragée et obsédante que certains la considèrent encore comme ce que SCH a fait de plus puissant, dix ans et huit projets plus tard.

Jul – My World

Le 4 décembre 2015, après en être venus aux mots ( et aux mains ), deux ennemis jurés du rap français déplacent leur pugilat sur un nouveau tatami : les bacs. Booba et Rohff sortent un album le même jour, et cette fois, ce sont les chiffres qui vont trancher. Avec quelque 35 000 CD écoulés contre près de 20 000 pour son némésis, le Duc de Boulogne l’emporte. Mais surprise : même en additionnant leurs stocks, ils n’accrochent pas la première place des ventes. Le numéro 1 en a liquidé plus de 66 000, et il s’appelle Jul . Mais comment un jeune Marseillais a-t-il laissé les deux briscards du rap dans son rétroviseur ? D’autant plus que My World n’est pas son seul projet de l’année, mais déjà le troisième.

Source de l’article : Radio France